Comment l’islamophobie est devenue un outil de la politique occidentale
Par Leila Nezirevic
Alors que les dirigeants occidentaux prêchent la démocratie
à l’étranger, leurs politiques intérieures se nourrissent depuis longtemps de
la peur des musulmans pour consolider leur pouvoir, manipuler les électeurs et
détourner l’attention de leurs propres échecs systémiques. De Londres à
Washington, l’islamophobie n’est plus seulement une forme de préjugé, mais une
véritable stratégie politique.
Depuis plus de deux décennies, l’islamophobie est
instrumentalisée comme pilier central des politiques occidentales, un outil
pratique pour mobiliser les électeurs, justifier les guerres et redéfinir
l’identité nationale à travers l’exclusion. Dans le monde post-11 septembre, la
figure du musulman n’est plus perçue seulement comme un étranger, mais comme la
menace symbolique contre laquelle « l’Occident » se définit lui-même.
Peter Oborne, journaliste britannique et auteur de plusieurs
ouvrages, a publié The Fate of Abraham: Why the West is Wrong About Islam
(Pourquoi l'Occident se trompe-t-il sur l'islam ?). Il y soutient que
l’islamophobie n’est plus un simple dérivé de la peur, mais un dispositif
politique calculé. « Ce n’est pas seulement de l’ignorance », observe-t-il, «
c’est un système narratif délibéré, construit pour justifier le pouvoir, qu’il
soit intérieur ou extérieur. » Pour Oborne, l’hostilité envers l’islam
fonctionne comme un mythe unificateur pour des dirigeants peinant à maintenir
la cohésion d’électorats fragmentés.
De Bush et Blair à Sunak et Trump
Les racines de ce phénomène remontent au début des années
2000, lorsque George W. Bush et Tony Blair déclenchèrent la « guerre contre le
terrorisme », présentée comme une croisade morale entre civilisation et
barbarie. Ce langage de la « liberté contre le fanatisme » relevait moins du
combat contre le terrorisme que d’une hiérarchisation morale, érigeant
l’interventionnisme occidental en acte vertueux, tandis que les musulmans
étaient relégués au rang de suspects permanents.
Oborne se souvient de la manière dont cette rhétorique a
profondément imprégné la politique britannique : « Après le 11 septembre, les
partis traditionnels rivalisaient pour paraître les plus durs, non pas envers
les extrémistes, mais envers les musulmans. » Le gouvernement Blair a élargi
les pouvoirs de surveillance et de détention, et mis en place le programme «
Prevent », qui cible encore largement les communautés musulmanes. Selon Oborne,
le Royaume-Uni a fait de l’islamophobie une politique d’État bien avant que
l’extrême droite populiste ne la rende populaire.
De l’autre côté de l’Atlantique, les mêmes récits ont
façonné la politique américaine. Sous les administrations républicaines comme
démocrates, la « menace musulmane » a servi à maintenir d’immenses budgets
sécuritaires et des guerres sans fin. La campagne de Donald Trump en 2016 —
avec sa promesse d’une « interdiction totale et complète » d’entrée des
musulmans aux États-Unis — n’a fait que mettre à nu un système déjà solidement
en place depuis des années. L’islamophobie était devenue bipartisane.
John L. Esposito, professeur émérite d’université et expert
en religion, affaires internationales et études islamiques à Georgetown, estime
que cette manipulation politique est intentionnelle. « L’islamophobie s’est
institutionnalisée au sein du courant politique dominant », explique-t-il, «
utilisée pour mobiliser les électeurs à travers la peur et le ressentiment
culturel, surtout en période d’instabilité économique ou politique. »
Dans les deux pays, les musulmans sont devenus le miroir sur
lequel se projettent les insécurités collectives, une mécanique aussi ancienne
que la politique elle-même.
La complicité des médias et la fabrication du
consentement
Le rôle des médias dans l’amplification de cette peur ne
peut être sous-estimé. Des tabloïds britanniques alertant sur des « zones
interdites » aux chaînes câblées américaines présentant les communautés
musulmanes comme des foyers potentiels d’extrémisme, la presse a longtemps
fourni la bande sonore de la politique islamophobe.
Oborne, lui-même journaliste chevronné, n’a cessé de
dénoncer la responsabilité de la presse britannique. « Les médias grand public
ont contribué à créer l’industrie de l’islamophobie », déclarait-il à Al
Mayadeen English. « Des publications comme le Daily Mail, le Sun, et même le
Times ont maintes fois publié des articles décrivant les musulmans comme une
menace pour le tissu moral et culturel de la nation, souvent à partir de
distorsions ou de pures inventions. »
Les recherches universitaires confirment ses propos. Une
étude de l’université de Cambridge a révélé que plus de 60% de la couverture
médiatique britannique sur les musulmans, entre 2000 et 2019, était négative,
liant fréquemment l’islam à la violence ou à l’extrémisme. La presse n’a pas
simplement reflété les peurs du public, elle les a fabriquées.
Aux États-Unis, les groupes de réflexion conservateurs et
les médias d’extrême droite, souvent financés par de riches donateurs, ont
transformé l’islamophobie en industrie. Esposito souligne qu’« un petit réseau
de fondations, de politiciens et de commentateurs » a dépensé des millions pour
normaliser les sentiments anti-musulmans. « Ils formulent les éléments de
langage, financent les recherches et alimentent le récit, transformant les
préjugés en politiques », a-t-il déclaré à Al Mayadeen English.
Le double standard moral de l’Europe
Alors que le Royaume-Uni et les États-Unis demeurent les
principaux architectes de l’islamophobie comme politique d’État, l’Europe
continentale a emboîté le pas. La France, l’Autriche et le Danemark ont de plus
en plus fusionné islamophobie, laïcité et identité nationale.
La France, par exemple, a redéfini la laïcité en une
idéologie instrumentalisée. L’obsession de l’État français pour les vêtements
des femmes musulmanes, du hijab à l’abaya, est justifiée au nom des « valeurs
républicaines », alors même qu’elle piétine les libertés individuelles. De leur
côté, les dirigeants autrichiens et danois ont associé l’immigration musulmane
à une forme de décadence culturelle, présentant les musulmans comme
incompatibles avec la « civilisation occidentale ».
Oborne estime que cette islamophobie européenne reflète la
même arrogance coloniale autrefois mobilisée pour justifier l’empire. « C’est
une mission civilisatrice habillée de neuf », résume-t-il. « Au lieu de
prétendre sauver des âmes, ils prétendent sauver la démocratie ; mais la
structure reste identique : l’Occident s’érige en supérieur moral en
définissant les musulmans comme inférieurs. »
L’utilité politique du préjugé
Pourquoi l’islamophobie perdure-t-elle, alors même que ses
affirmations s’effondrent dès qu’on les examine de près ? Parce que, comme le
soulignent Oborne et Esposito, elle fonctionne. Elle apporte des voix, détourne
l’attention des crises intérieures et légitime des politiques répressives.
Esposito, auteur notamment de Islamophobia: The Challenge
of Pluralism in the 21st Century (L'islamophobie : le défi du pluralisme au
XXIe siècle), rappelle que « lorsque les économies vacillent ou que la
confiance dans les institutions se fissure, les politiciens se replient sur les
politiques identitaires ». Faire des musulmans les boucs émissaires permet de
détourner la colère des échecs structurels, qu’il s’agisse d’inégalités, de
désastres de politique étrangère ou de l’érosion de la confiance du public. «
C’est du bouc émissaire à l’échelle nationale », résume-t-il.
Au Royaume-Uni, des gouvernements successifs ont utilisé
l’islamophobie pour masquer les fractures plus profondes d’un imaginaire
post-impérial. « L’idée que les musulmans seraient un corps étranger permet à
la Grande-Bretagne de se raconter qu’elle défend encore la civilisation, comme
elle le faisait à l’époque de l’empire », note Oborne. « C’est une nostalgie
déguisée en nationalisme. »
L’équivalent américain est le mythe de l’exceptionnalisme,
selon lequel l’Occident serait en permanence assiégé par une “barbarie”
extérieure. Ensemble, ces récits alimentent un cycle de peur qu’aucune élection
ne semble capable de briser.
Islamophobie et effondrement de la crédibilité morale
Les conséquences de cette stratégie politique dépassent
largement le cadre intérieur. Des gouvernements occidentaux qui justifient la
discrimination chez eux perdent toute légitimité morale à l’étranger. Comment
des États qui surveillent le voile des femmes musulmanes ou bombardent des pays
à majorité musulmane peuvent-ils donner des leçons de démocratie et de droits
humains ?
Oborne avertit que l’islamophobie est « une blessure morale
qui sabote les valeurs mêmes que l’Occident prétend défendre ». En faisant du
préjugé un instrument politique, soutient-il, les démocraties occidentales ont
sapé leur crédibilité aux yeux du reste du monde.
Esposito abonde dans ce sens, parlant de « l’hypocrisie au
cœur même de la démocratie libérale ». Il souligne que les dirigeants
occidentaux « invoquent la liberté et le pluralisme » tout en excluant
systématiquement les musulmans de leurs bénéfices. Le résultat, dit-il, est «
une démocratie à deux vitesses : une pour “nous”, une autre pour “eux”. »
Une peur rentable
Peut-être le plus insidieux est-il le fait que
l’islamophobie soit devenue une source de profit. Des budgets de
contre-terrorisme aux contrats de surveillance des frontières, en passant par
le secteur privé de la sécurité, la peur des musulmans alimente une industrie
pesant des milliards.
Esposito parle à ce sujet d’« entreprise de l’islamophobie
», un réseau de responsables politiques, de groupes de réflexion, de figures
médiatiques et de corporations qui tirent avantage d’une peur permanente. « Ce
n’est pas seulement un préjugé », insiste-t-il. « C’est un business. »
Au Royaume-Uni, le programme Prevent et tout l’appareil de
“lutte contre l’extrémisme” ont engendré des bureaucraties entières dédiées à
la surveillance des musulmans, souvent sans preuve tangible de menace. Aux
États-Unis, le département de la Sécurité intérieure et les agences de
renseignement ont étendu leurs pouvoirs au nom de la lutte contre l’extrémisme,
alors même que des études montrent que la violence d’extrême droite représente
un danger bien plus grand.
Comme le résume Oborne, « l’islamophobie n’est pas un
accident. C’est une économie, et une fois qu’une économie existe, elle résiste
à toute réforme. »
Briser le cycle
Mettre fin à l’islamophobie comme arme politique exige plus
que des appels moraux. Cela suppose des changements structurels :
responsabilité médiatique, réforme de l’éducation, courage politique. Pourtant,
Oborne et Esposito gardent une forme d’espoir prudent.
« L’antidote », explique Esposito, « c’est le pluralisme, un
pluralisme véritable qui ne se contente pas de tolérer la diversité, mais la
considère comme une force. » Il cite l’émergence de mouvements de base, de
coalitions interreligieuses et de jeunes journalistes qui contestent les récits
dominants comme autant de signes de résistance.
Oborne partage cette idée que l’espoir vient d’en bas plutôt
que d’en haut. « Les élites ne renonceront pas facilement à cet outil »,
prévient-il. « Mais la vérité compte encore, et dire la vérité sur
l’islamophobie est le premier acte de défi. »
Le moment du bilan
Vingt ans après le déclenchement de la “guerre contre le
terrorisme”, ses retombées idéologiques continuent de façonner les sociétés
occidentales. L’islamophobie, autrefois cantonnée aux marges, occupe désormais
le centre du débat politique. Mais, comme le soulignent Oborne et Esposito,
elle joue aussi le rôle de miroir, reflétant les insécurités, les hypocrisies
et le déclin moral de ces nations qui prétendent diriger le “monde libre”.
Si l’Occident veut retrouver une boussole morale, il doit
d’abord affronter la peur qu’il a lui-même fabriquée, et les mensonges qu’il a
entretenus pour la faire durer.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
Commentaires
Enregistrer un commentaire