Réarmement et distraction de masse

 Par Giampaolo Conte

Réarmement et stratégie capitaliste-militariste

Le chant du réarmement, amplifié par la création ad hoc d’un ou de plusieurs ennemis extérieurs et par la promesse d’atteindre 5% de dépenses de PIB, peut être considéré comme la stratégie capitaliste-militariste classique, conçue pour déclencher un nouveau processus d’accumulation du capital au bénéfice d’un petit cercle d’élites.

​L’utilisation de la production d’armes pour revitaliser l’accumulation capitaliste n’a certes rien de nouveau dans l’histoire.

​La naissance du capitalisme industriel en Italie est due en grande partie à la stimulation des dépenses de guerre impulsées par l’État. D’autres exemples bien connus sont le plan de réarmement allemand après l’arrivée du nazisme au pouvoir en 1933 — qui conduira l’Europe et le monde à la Seconde Guerre mondiale — ou encore le programme de dépenses militaires mis en œuvre par Reagan dans les années 1980, puis par Bush au début du nouveau siècle, qui débouchera sur les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak. Ces deux derniers cas sont les exemples les plus frappants de la tentative d’augmenter les profits sous le parapluie d’un « keynésianisme militaire », tout en réduisant la pression fiscale sur les grandes fortunes et les revenus du capital.

Du réarmement productif à la bulle financière

Avec toute la prudence nécessaire, la tentative d’augmenter les dépenses militaires peut être interprétée dans le même paradigme qu’autrefois : comme un ultime effort pour accroître les profits de la poignée de capitalistes qui contrôlent le monde de la production et de la Bourse. Cependant, à la différence du passé, on ne peut plus aujourd’hui ignorer le composant financier.

​Si, auparavant, la hausse des dépenses militaires gonflait les profits et servait de moteur à la croissance industrielle, elle alimente aujourd’hui surtout une nouvelle bulle spéculative, destinée à augmenter la rentabilité des actionnaires et des grands fonds d’investissement. Aujourd’hui, le problème semble d’abord financier, puis industriel, mais dans les deux cas, ce sont les forces du capital qui en tirent le plus grand bénéfice.

La guerre comme « activité improductive » très rentable

Les dépenses d’armement, même si on les considère comme improductives en ellesmêmes, apportent de vastes bénéfices aux élites qui contrôlent ce secteur. La guerre est une affaire énorme pour ces groupes sociaux.

​Les États augmentent en effet les dépenses publiques pour se réarmer et construire des machines de guerre capables de détruire les armes que construit aussi leur « ennemi ». Pour reprendre une métaphore empruntée à Keynes, c’est comme si l’on payait des travailleurs pour creuser des trous et d’autres pour les reboucher ; le résultat final est nul (je construis des armes pour ensuite les détruire au combat), mais, entretemps, d’énormes profits sûrs et garantis sont réalisés par ceux qui les produisent, tandis que l’État, c’estàdire la collectivité, subit des pertes nettes.

​En temps de guerre, ou dans la phase qui la précède, ces profits privés sont à l’abri de toute crise provoquée par le déséquilibre entre l’offre et la demande, précisément parce que le libre marché y est suspendu. La guerre est la négation de l’activité économique libre et permet à quelques groupes d’engranger des gains supérieurs à ceux que pourrait offrir le marché libre, justement parce que « l’incertitude » et la « concurrence » disparaissent paradoxalement. En substance, le réarmement et la guerre offrent aux principaux monopoles mondiaux l’occasion d’accumuler des profits sûrs et de consolider leur position sociale. La guerre accroît aussi les inégalités sociales, et ses préparatifs politiques, économiques et sociaux servent de tremplin à cette dynamique.

Les chiffres du prochain conflit

À titre d’illustration, on peut examiner les données relatives à la prochaine guerre.

​L’Allemagne — et cela devrait nous inquiéter au vu de son histoire de tentatives d’hégémonie sur le continent européen — semble aspirer à atteindre la somme colossale de près de 108 milliards d’euros en 2026 (alors que la loi de finances italienne récemment approuvée pour l’ensemble de 2026 s’élève à seulement 22 milliards d’euros). Elle est suivie par la GrandeBretagne, avec 74 à 75 milliards d’euros pour l’exercice 20252026 (chiffre appelé à augmenter encore, jusqu’à 2,5% du PIB en 2027, avec l’ambition d’atteindre ensuite 3 à 3,5%).

​Et l’Italie ? Rome semble avoir prévu entre 31,2 et 35 milliards d’euros pour la défense en 2026, avec pour objectif d’atteindre 5% du PIB, soit 75 à 80 milliards d’euros, d’ici la fin de la décennie (nous verrons si cela se réalisera réellement).

Objectif OTAN : vers 5% du PIB

Avec l’accord de l’OTAN, on prévoit toutefois que les dépenses augmentent jusqu’à 5%, passant des 3040 milliards d’euros actuels à environ 105 milliards d’euros. Bien entendu, la dépense réelle en armement devrait s’établir à 3,5%, tandis que les 1,5% restants seraient affectés à des projets « moteurs » ou « auxiliaires », comme les infrastructures, etc.

​Malgré cela, le gouvernement italien (et ses successeurs) se trouvera confronté à la tâche ardue et lourde de réunir chaque année 3 à 4 milliards d’euros supplémentaires pour atteindre les objectifs fixés : des sommes énormes pour un pays qui enregistre déjà des dépenses historiquement faibles dans des secteurs clés comme l’éducation. Ces estimations ne tiennent toutefois pas compte des perspectives macroéconomiques. Si l’Italie ne retrouve pas de croissance et si le déclin démographique continue de s’accélérer, la part des dépenses augmentera proportionnellement au véritable potentiel du pays. Une hausse des dépenses militaires, sans contremesures assurant sa soutenabilité, risque de couler économiquement le pays, en le transformant et en le réorganisant autour des valeurs dominantes d’une économie de guerre plutôt que d’une économie de paix, avec toutes les conséquences désastreuses que cela pourrait comporter.

Propagande, opinion publique et service militaire

L’indignation, même timide, de l’opinion publique face à la décision de se réarmer, ainsi que le fait que la majorité des Italiens s’opposent à la guerre, poussent les élites publiques et privées intéressées par le réarmement à produire en continu une nouvelle propagande au service de certains intérêts. Cette constatation éclaire la précision apportée à la proposition présentée par le ministre italien de la Défense, qui a affirmé que l’intention n’est pas de rétablir le service militaire obligatoire, mais d’introduire un enrôlement volontaire.

​Ces déclarations reflètent les nouveaux objectifs géopolitiques de l’Italie au sein d’une stratégie très précise : la projection et l’affirmation de la puissance occidentale pour contrer le déclin des ÉtatsUnis et l’ascension de la Chine.

Diviser la société pour détourner le débat

Le débat enflammé sur la conscription obligatoire ou volontaire a toutefois d’autres objectifs, moins évidents, mais tout aussi réels.

​Tout d’abord, ce débat sert à diviser la société, en la plongeant dans un conflit générationnel stérile entre ceux qui devraient s’enrôler — volontairement ou non — et ceux qui, à l’abri en raison de leur âge, se sont déclarés favorables au retour d’un recrutement de masse, peutêtre pour des raisons morales et civiques, et pas uniquement militaires. En d’autres termes, il exacerbe le conflit intergénérationnel en cherchant à déplacer le débat d’une condamnation sans appel du réarmement vers un conflit social qui n’est qu’un instrument de diversion.

​Diviser pour régner conserve toujours son utilité, et dans ce cas, ce principe est utilisé ad hoc pour nous embrouiller, en fournissant des éléments de propagande qui servent à créer une distraction de masse. Face à cette perspective, nous devrions éviter toute division, en reconnaissant que les véritables adversaires sont ceux qui font pression pour nous entraîner tous dans l’abîme de la guerre collective, tandis que les élites demeurent confortablement assises sur le trône du profit capitaliste, bâti sur le dos des contribuables et, au besoin, des travailleurs.

Un gigantesque transfert de richesse

Il s’agit d’un gigantesque transfert de valeur et de richesse des citoyens vers les grands capitalistes industriels et financiers, car la production d’armes, en soi, ne génère ni biens ni services favorisant la croissance sociale et matérielle de la société dans son ensemble ; elle profite uniquement à un petit groupe de personnes, tout en contribuant à une destruction et à une désintégration sociales accrues.

​Le potentiel de croissance du PIB que pourraient générer les dépenses d’armement (ce qui reste à démontrer, étant donné qu’une bonne partie de cet argent sera consacrée à l’achat d’armes à l’étranger) masque la véritable distribution de ces ressources, qui se concentreront majoritairement entre quelques mains, au détriment, une fois de plus, de nous tous.

Enrôlement volontaire et militarisation de la société

Le recrutement volontaire remplit également un important objectif politique : créer un front populaire et électoral favorable, ou du moins non hostile, non seulement au réarmement, mais aussi à une éventuelle « militarisation » de la société et à un éloignement de la socialdémocratie.

​La crise salariale, la situation de l’emploi des jeunes, la précarité contractuelle, etc., pousseront des milliers de jeunes à se heurter à un dilemme dangereux et dramatique : émigration, exploitation ou enrôlement. Beaucoup verront dans cette dernière option une occasion concrète de se construire une vie digne, d’atteindre la stabilité économique et, plus encore, une position sociale. Cela poussera la société à croire de moins en moins au potentiel émancipateur de l’économie civile et de paix, et de plus en plus au potentiel de la « guerre », ce qui signifiera la fin de notre modèle de socialdémocratie.

​Le service militaire volontaire deviendra ainsi un instrument de discipline sociale, destiné à créer une minorité active dangereuse qui verra d’un bon œil la militarisation de la société et ne considérera plus la guerre comme une abomination, mais comme l’une des nombreuses formes possibles de gouvernement de la société.

Traduction Bernard Tornare

Source en italien

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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