Quand le code remplace la conscience
Par Irshad Ahmad Mughal et Dr. Qurat al Ain Rana
Au siècle dernier, des millions d’êtres humains sont morts
dans les conflits de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. L’Europe, fière de
sa philosophie et de son progrès, a incendié le monde au nom de la raison, de
la nation et de la supériorité. L’arrogance portait un uniforme, marchait sous
des drapeaux et invoquait son propre destin de destruction. On nous a dit que
l’humanité avait appris sa leçon. On nous a promis que des chartes et des
déclarations empêcheraient toute rechute dans la folie organisée.
Pourtant, aujourd’hui, les flammes reviennent. Elles ne sont
plus portées par des chars, mais par des algorithmes, des systèmes de
surveillance et des machines silencieuses. L’arrogance a changé de costume.
Elle parle désormais le langage de l’efficacité, de l’innovation et de l’ordre
numérique.
Le grand livre des droits humains, jadis écrit alors que le
sang était encore frais sur la terre, est peu à peu remplacé. À sa place
s’impose un autre livre — non pas de droit, mais de code. Cette nouvelle
écriture ne demande pas qui est juste, mais qui est classé. Elle ne demande pas
qui souffre, mais qui est enregistré. Elle ne demande pas qui est innocent,
mais qui correspond à l’algorithme.
La loi, autrefois, cherchait à discipliner le cerveau
biologique, à contenir l’impulsion humaine et à dompter la violence par des
limites éthiques. Le code, lui, n’est pas écrit pour l’âme humaine, mais pour
le cerveau mathématique des machines. Il entraîne le robot, régule le système.
Et ce faisant, il reconfigure silencieusement l’être humain en quelque chose de
mesurable, de prévisible et de gérable.
Chaque jour, nous célébrons de nouvelles inventions : des
appareils plus intelligents, des processeurs plus rapides, des robots
infatigables. Les machines cuisinent, protègent, diagnostiquent et calculent.
Elles promettent la précision, effacent l’erreur humaine. Mais derrière cette
promesse se cache une ambition plus profonde : le contrôle.
De nouveaux pare-feu s’élèvent, frontières invisibles. Les
données sont collectées, triées et interprétées par des algorithmes qui
connaissent nos habitudes mieux que nous-mêmes. Nos goûts, nos routines, nos
peurs sont cartographiés et monétisés. Nous sommes segmentés en catégories,
traités non comme des personnes, mais comme des modèles statistiques. Bientôt,
les individus ne seront plus jugés selon leurs actes, mais selon leurs
comportements anticipés.
Ce n’est pas simplement un développement technologique,
c’est une transformation du pouvoir. L’ancien tyran exigeait l’obéissance. Le
nouveau système exige la transparence. Il ne crie pas : il observe. Il ne punit
pas toujours : il prévoit.
Et dans cette architecture silencieuse de surveillance, le
rebelle devient suspect.
Il y a toujours eu des criminels et des terroristes. Mais il
y a aussi toujours eu des dissidents — ceux qui disent « non » lorsque le monde
exige la conformité. Que se passe-t-il quand chaque geste, chaque mot, chaque
hésitation est enregistré ? Quand la déviation par rapport à la norme est
signalée comme anomalie ? Quand la rébellion elle-même devient une irrégularité
statistique ?
Le danger n’est pas seulement politique. Il est existentiel.
L’humanité se trouve aujourd’hui dans une étrange
contradiction : jamais nous n’avons été aussi connectés, et pourtant jamais
aussi isolés. Partout, beaucoup sentent confusément que quelque chose
d’essentiel s’effrite. Ils y pensent en silence, souvent seuls, dans les
recoins de la pensée. Mais lorsqu’ils s’élèvent contre la modernité débridée,
ils sont moqués comme réactionnaires, ridiculisés par les foules numériques et
noyés dans le vacarme de l’opinion de masse.
La peur se propage subtilement. Certains regardent avec
fascination des robots humanoïdes danser lors d’expositions — corps mécaniques
aux mouvements étrangement gracieux. Nous applaudissons le spectacle. Mais
derrière cette performance plane une question que nous hésitons à formuler :
que se passera-t-il quand ces machines ne seront plus des danseuses, mais des
soldats ? Quand les guerres seront menées par des systèmes sans émotions,
exécutant des ordres sans doute ni remords ?
Autrefois, la guerre obligeait l’homme à affronter sa propre
capacité de violence. Les machines, elles, ne requièrent que la programmation.
Les institutions nées des catastrophes mondiales — chartes,
conseils, Nations Unies — étaient destinées à défendre la dignité humaine. Mais
si la dignité elle-même se réduit à des données, quel rôle reste-t-il à ces
institutions ? Lorsque les décisions sont automatisées, que la justice devient
une sortie de système, une déclaration des droits peut-elle rivaliser avec une
ligne de code ?
Telle est la crise de notre époque : non pas seulement la
montée de la technologie, mais le déclin de la rébellion.
Se rebeller, au sens le plus profond, c’est affirmer qu’il
existe une limite, quelque chose qu’il ne faut pas franchir. C’est affirmer que
les êtres humains sont plus que leur utilité, plus que leur productivité, plus
que leurs profils numériques. Le rebelle ne rejette pas le progrès, il rejette
l’humiliation. Il refuse d’être réduit à une fonction au sein d’un système qui
a oublié la signification de la dignité.
Nous nous tenons à nouveau devant un incendie. Il ne rugit
pas encore comme au XXᵉ siècle. Il brille dans les centres de données, clignote
dans les caméras de surveillance, pulse dans les serveurs des continents. Mais
sa chaleur est bien réelle.
La question n’est pas de savoir si la technologie
progressera. Elle le fera. La question est de savoir si l’humanité progressera
avec elle, ou sera réorganisée silencieusement sous elle.
À une époque où le code revendique l’autorité sur la
conscience, la rébellion n’est plus un geste romantique : c’est une nécessité
morale.
Descartes déclara : « Je pense, donc je suis. » Gide murmura
: « J’aime, donc je suis. » Camus insista : « Je me révolte, donc je suis. »
Chacune de ces affirmations défendait l’intériorité humaine, refusait la
réduction de l’homme à la matière, à l’instinct ou à l’obéissance. Mais que
dira le robot ? Il pourra proclamer : « Je calcule, donc je fonctionne. » Ou
peut-être, plus glaçant encore : « Je suis programmé, donc j’obéis. »
C’est dans cette différence que réside la limite ultime. Car
penser, c’est douter ; aimer, c’est risquer ; se révolter, c’est choisir.
Calculer, ce n’est qu’exécuter. Et si un jour la machine ose dire : «
J’optimise, donc je gouverne », alors l’humanité devra répondre, non par le
silence, mais par l’obstination farouche à affirmer que l’existence dépasse le
rendement, et que l’être est plus que le code.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
Commentaires
Enregistrer un commentaire