Où va le monde ?
Par Sergio Rodríguez Gelfenstein
De la fin
de l’URSS au débat sur le nouvel ordre mondial
Après la
disparition de l’Union soviétique, et avec elle la fin de la guerre froide et
du monde bipolaire, un débat s’est ouvert qui dépassait le strict cadre
théorique et conceptuel : il s’agissait de déterminer quel type de système
international allait s’imposer sur la planète. La solution de cette controverse
ne fut pas immédiate. La dernière décennie du siècle passé fut chaotique et
anarchique, sans qu’un ordre déterminé ait réussi à prévaloir. Des forces
contradictoires se disputaient la scène : d’un côté, les États-Unis cherchaient
à instaurer un monde unipolaire, de l’autre, une large majorité de pays
défendaient l’idée d’un monde multipolaire.
Le 11
septembre 2001 : acte fondateur de l’unipolarité
Cette
diatribe – qui, comme je l’ai dit plus haut et tiens à le répéter, va bien au‑delà d’une
simple discussion théorique
– s’est
trouvée «
tranchée »
en faveur des États-Unis le 11 septembre 2001. Dans
une série de discours prononcés dans les jours qui suivirent l’attentat, le président
Bush fixa les règles de fonctionnement de l’ordre international à
partir d’une action terroriste dont seuls les États-Unis tirèrent
profit, au prix, tragiquement, de la vie de près
de 3 000 personnes.
Dans son
discours du 20 septembre de cette année‑là,
Bush prononça, entre autres, cette phrase emblématique qui marqua les limites du système international : «
Ou vous êtes avec eux ou vous êtes avec nous ».
Personne ne voulait se retrouver du côté des terroristes, il fallait donc se ranger derrière les États‑Unis. Ainsi s’imposa
le système international unipolaire sous l’égide de Washington.
La crise
de 2008 et le retour de l’idée multipolaire
Tout se
déroula « normalement » pendant quelques années, mais la crise économique et
financière de 2008 paralysa la capacité des États-Unis à contrôler le monde de
manière unilatérale, et, de nouveau, l’inquiétude surgit quant à ce qui allait
se passer et à la direction que le monde prendrait. Ceux qui croyaient à la
multipolarité retrouvèrent de l’oxygène pour relancer leur projet, après avoir
frôlé l’agonie en 2001.
Le retour
de la Russie et l’ascension de la Chine
Cependant,
cette fois, la situation était différente. Sous la conduite de Vladimir
Poutine, un ancien agent du KGB jusque‑là
peu connu, la Russie, tel un phénix,
avait ressuscité de ses cendres et s’apprêtait
à reconquérir
sa place de grande puissance au sein du système
international. De la même
manière, la Chine sortait du marasme de 150
ans où l’avait
plongée l’Occident
à travers les guerres de l’opium ; soixante ans après
la fondation de la République
populaire et trente ans après
la mise en œuvre de la politique de réforme et
d’ouverture, tout le potentiel accumulé durant cette période se révélait, et le
pays revendiquait lui aussi un rôle de premier plan sur la scène
internationale.
Quelques
années après la crise financière de 2007‑2008 qui avait ébranlé
le monde capitaliste, en 2012, à
six mois d’intervalle seulement, Vladimir Poutine
revint à la présidence
de la Russie et Xi Jinping fut nommé
secrétaire général du Parti communiste chinois. Tous deux, qui ont d’ailleurs à
peine huit mois de différence
d’âge, se sont donné pour objectif de rétablir
les équilibres mondiaux afin que leurs pays
disposent de l’espace de pouvoir qui leur revient en
tant que grandes puissances, et il semble qu’ils entendent le faire
conjointement.
Un
nouveau style de relations internationales
Le président
chinois l’a dit clairement à la fin de sa visite à Moscou, le 22 mars 2023.
Poutine l’accompagna jusqu’à la porte du Palais du Sénat au Kremlin et, avant
que Xi Jinping ne monte dans son véhicule, ce dernier lui déclara : « Des
changements se produisent que nous n’avons pas vus depuis cent ans, et c’est
nous qui les dirigeons ensemble ». Surpris, Poutine se contenta de répondre : «
Je suis d’accord. Bon voyage », auquel Xi ajouta : « Prenez soin de vous, cher
ami ». Par le fond comme par la forme, il devint évident que nous nous
trouvions face à une nouvelle manière de pratiquer les relations
internationales.
Le projet
multipolaire et son frein brutal
Ces dernières
années, un grand effort a été entrepris pour faire de la multipolarité un fait
concret. Il semblait que le groupe des BRICS en constituait l’expression la
plus marquante. Cependant, le génocide en Palestine d’abord, l’attaque des
États‑Unis et d’Israël
contre l’Iran ensuite, et enfin l’incursion armée
des États‑Unis
au Venezuela il y a quelques jours à
peine, ont fait voler en éclats
la possibilité de construire le monde multipolaire
souhaité, du moins à court et moyen terme.
À coups de
missiles, les États‑Unis et Israël, avec le soutien de l’Europe
et d’autres pays subordonnés tels que le Canada, l’Australie
et le Japon, ont détruit toute chance d’avancer dans ce sens. Personne n’a aujourd’hui
la capacité d’empêcher Washington d’imposer
sa logique à l’échelle
de la planète. Nous sommes revenus au monde
unipolaire.
La mise à
l’écart de l’ONU et du droit international
Dans ce
retour précipité à ce système, les États‑Unis ont balayé sur leur passage l’Organisation
des Nations unies (ONU) et le droit international qui, d’une certaine manière,
régulaient le comportement des États et des gouvernements. Washington, s’appuyant sur ses missiles et sur son droit de veto au
Conseil de sécurité
de l’ONU, piétine
quiconque tente d’empêcher
sa domination absolue sur la planète.
Des
limites à l’hégémonie, mais peu d’alliés concrets
Les seuls
freins que rencontre cette hégémonie sont, d’une part, le potentiel nucléaire
de certains de ses adversaires et, d’autre part, la volonté de résistance et de
lutte pour la souveraineté, l’autodétermination et la non‑ingérence de ceux qui sont prêts au holocauste plutôt
que d’accepter l’écrasement. Il est bien sûr
légitime d’aspirer
à la solidarité internationale, mais chacun est confronté à
ses propres problèmes dans un monde marqué par la nécessité de survivre comme principe d’action.
Cette
situation amène certains à remettre une fois de plus sur la table le débat :
quel système international domine aujourd’hui et dominera demain ? À l’heure
actuelle, il est manifeste que c’est l’unipolarité qui prévaut, sinon comment
expliquer que, sous les yeux de l’humanité entière, se produisent des
génocides, non seulement en Palestine, mais aussi en République centrafricaine,
au Soudan et, dans notre région, en Haïti. Un processus similaire se déroulait
aussi dans l’est de l’Ukraine, mais, dans ce cas, il a pu être stoppé grâce à
la décision du gouvernement russe d’initier une opération militaire spéciale
pour mettre fin aux massacres.
Unipolarité,
terrorisme et manipulation en Syrie
L’unipolarité
a également permis que le terrorisme extrémiste s’empare de la Syrie et que
l’hégémon autorise l’implantation d’un gouvernement dirigé par ceux qui,
quelques mois auparavant, étaient encore désignés comme terroristes. L’actuel
dirigeant de la Syrie s’était permis de trancher des têtes et de les exhiber
impudemment devant les caméras de télévision. Par la grâce de l’unipolarité, il
est désormais un président « démocratique », accepté dans toutes les capitales
du monde.
L’ingérence
électorale et les menaces contre Cuba
L’unipolarité
permet au président des États‑Unis d’intervenir
et de s’attribuer des victoires électorales au Chili, en Équateur
et au Honduras (frauduleusement dans ces deux derniers cas). Elle permet aussi
au président et au secrétaire d’État
de menacer la disparition de Cuba, condamnant à l’extermination ses onze millions d’habitants.
Du canal
de Panama au Venezuela : escalade impériale
L’unipolarité
autorise Washington à menacer le Panama de lui ravir son canal, avec la
complicité silencieuse de son propre gouvernement, et à envisager de retirer au
Danemark sa possession coloniale du Groenland. Elle permet encore aux États‑Unis d’attaquer militairement le Venezuela, d’assassiner impunément
près de cent citoyens et d’enlever le président
et son épouse. Aucune réponse concrète
ne suit, au‑delà
de déclarations et de condamnations, qui ne
sont que l’expression de l’incapacité
et de l’impuissance du monde à freiner la
résurgence d’un gouvernement nazi à l’échelle planétaire.
Un
gouvernement nazi à Washington ?
Au‑delà
des Républicains
« classiques »
Nous n’avons
pas affaire à un simple gouvernement républicain de plus dans l’histoire, ce
n’est ni Nixon, ni Reagan, ni les Bush, malgré leurs séquelles de mort et de
destruction. C’est bien plus que cela. Il s’agit d’un gouvernement fondé sur
les principes de l’idéologie national‑socialiste d’Adolf Hitler. Je l’ai
déjà
dit par le passé et je le répète
: « …l’idéologie
nazie se caractérise par l’ultranationalisme et le suprémacisme, qui postulent l’existence
d’une race supérieure appelée à s’étendre,
à partir de la haine envers les “êtres
inférieurs”; par le totalitarisme, qui impose le contrôle absolu de l’État,
comme le prétend Trump en minimisant et en subordonnant le Congrès, les
tribunaux de justice et les autres instances du pouvoir; par le militarisme,
qui suppose l’exacerbation de la force militaire et l’agression comme
instruments d’expansion et de guerre; et, enfin, par l’idéologie anticommuniste
et antilibérale, opposée au socialisme et à la démocratie… ». Tous ces éléments
sont présents dans le gouvernement actuel des États‑Unis.
Un
nazisme banalisé, sans front antifasciste mondial
Ce qui
distingue la situation actuelle du passé, c’est que, si au milieu du XXe siècle
le monde s’était uni pour combattre le nazi‑fascisme,
aujourd’hui celui‑ci est accepté
avec une étonnante placidité. D’où le retour sur le débat
concernant le système international : même si la multipolarité
est souhaitable et que de nombreux pays responsables s’efforcent d’avancer
en ce sens, nous ne vivons pas dans un monde multipolaire et nous ne le serons
pas à court terme. Les manifestations
actuelles indiquent plutôt
une tendance à la construction d’un système international de balance du
pouvoir, marqué par un équilibre entre des puissances qui savent qu’elles ne
peuvent détruire l’adversaire et qu’elles ont besoin l’une de l’autre pour se
maintenir.
De la
guerre froide à la « balance de pouvoir »
Erreur
d’analyse : appliquer des catégories périmées
C’est une
grave erreur d’analyser la réalité actuelle avec les catégories de la
bipolarité qui dominaient durant la mal nommée « guerre froide », froide pour
les grandes puissances, mais brûlante pour les pays du Sud global. Aujourd’hui,
les relations internationales ne sont plus guidées par l’idéologie. En
conséquence, il n’existe plus la solidarité qui pouvait exister par le passé,
et l’on ne peut attendre aucune aide automatique face au danger, puisque ce qui
prime est l’intérêt national et que même la coopération doit se négocier.
Il n’existe
ni la force ni l’intention de s’opposer militairement aux États‑Unis, car cela conduirait à
la destruction de la planète.
C’est pourquoi, aujourd’hui, la lutte pour la paix est une lutte révolutionnaire.
Les
limites de l’appui russe et chinois
La Russie et
la Chine ont leurs propres problèmes et ne peuvent pas intervenir pour résoudre
chaque conflit qui éclate sur la planète – ils sont nombreux –, sauf lorsque
leurs intérêts nationaux sont en jeu. Le Venezuela est très loin de représenter
un intérêt national central pour ces puissances, au‑delà de l’amitié et de la convergence de vues sur la plupart des grandes
questions internationales. La Russie est passée
de la défense d’al‑Assad à la promotion d’Al‑Sharaa, tout comme la Chine avait, au
siècle dernier, soutenu Allende puis
Pinochet. Ce que les peuples ne font pas chez eux, le voisin ne viendra pas le
régler à leur place. À moins qu’apparaissent un Simón Bolívar ou un Fidel
Castro, et des peuples comme les Vénézuéliens et les Cubains, dotés d’une
vocation internationaliste et solidaire.
Mais voyez :
ni l’Angola ni l’Algérie, où les Cubains ont versé leur sang pour
l’indépendance, n’envoient aujourd’hui une seule goutte de pétrole à la Cuba
héroïque, écrasée sous le poids du blocus états‑unien.
Primauté
de l’intérêt national
Je ne le
condamne pas, je le comprends, parce que je ne suis pas prisonnier de la
logique du passé et que je saisis la primauté de l’intérêt national. Les
Russes, qui parlent de leur pays comme de la « Mère Russie », se sont vus
contraints de la défendre non seulement en Ukraine, mais aussi dans tout leur
vaste environnement, dans l’océan Arctique, en Asie centrale et en Europe, où
les forces ténébreuses de l’OTAN et de l’Union européenne tentent une fois de
plus de l’écraser.
La Chine,
l’harmonie et la ligne rouge de Taïwan
Une
philosophie politique différente
La Chine,
pour sa part, se guide par des principes distincts de ceux de l’Occident : sa
philosophie millénaire l’incline à rechercher l’équilibre et l’harmonie comme
forme de coexistence. Cette logique s’applique aussi à ses relations
internationales. La question de Taïwan est au centre de sa stratégie au point
que, pour entretenir des relations avec Pékin, il faut reconnaître le principe
d’« une seule Chine ». De nombreux gouvernements de droite, en campagne,
promettent de rompre avec la Chine dès leur arrivée au pouvoir, mais la force
du besoin économique les ramène à la réalité le jour même où ils franchissent
le seuil du palais présidentiel.
Supériorité
économique et ligne rouge militaire
La
confrontation que les États‑Unis ont engagée contre la Chine sera affrontée par Pékin
par la recherche de la supériorité économique,
financière, scientifique et technologique, et
le recours au volet militaire ne sera envisagé
que lorsque le pays se sentira directement menacé.
Sa ligne rouge est l’indépendance de Taïwan
; tout le reste est secondaire.
Vers un
système de balance de pouvoir
Pas un
accord, mais une contrainte mutuelle
Il ne s’agit
pas d’une volonté explicite des puissances de se mettre d’accord pour respecter
des zones d’influence, mais le système de balance de pouvoir les conduira à ce
résultat si elles veulent survivre. Dans cette situation, nous entrons sur le
terrain du subjectif, et cela nous permet d’affirmer sans hésitation que, sur
le plan éthique et moral, il existe une distance incommensurable entre Poutine
et Xi, d’un côté, et Trump, de l’autre.
Poutine et
Xi n’ont menacé personne, ne se sont pas immiscés dans les affaires intérieures
d’autres pays, n’ont assassiné ni enlevé aucun président, n’ont pas fomenté de
coups d’État et n’ont participé à aucune guerre d’agression dans le monde. Et
si la Russie a déclenché l’opération militaire spéciale en Ukraine, c’est parce
qu’elle s’est vue poussée à le faire face au génocide commis contre ses
ressortissants, massacrés par le gouvernement nazi‑fasciste de Kiev.
Une aide
qui ne sera plus automatique
Mais une
chose est de reconnaître cela, et une autre est de supposer que, comme durant
la guerre froide, ces puissances viendront au secours de n’importe quel pays
menacé. Nous ne vivons plus dans ce monde. Sans volonté de destruction, bien au
contraire, dans un esprit de proposition, j’ai présenté en avril 2013 un livre
intitulé « La balance de pouvoir. Les raisons de l’équilibre du système
international », qui a suscité beaucoup de polémique.
Multipolarité
souhaitée, balance de pouvoir probable
Un
scepticisme face à la multipolarité
La réaction
la plus fréquente chez les lecteurs de ce livre fut le scepticisme vis‑à‑vis de ma proposition. L’idée
que le monde avance vers un système
multipolaire s’est profondément enracinée
dans l’esprit de la plupart des citoyens. De
nombreux centres de recherche, analystes et décideurs
impliqués dans les relations internationales
et la politique étrangère
partagent ce diagnostic, que je ne partage pas. Pour nous, situés dans le Sud et en Amérique
latine, ce serait certes l’option
la plus souhaitable, mais je ne crois pas que ce soit ce que les centres
mondiaux de pouvoir ont à l’esprit.
Plusieurs
hypothèses ont été avancées, mais, de mon point de vue, le plus probable est
qu’un système international de balance de pouvoir s’impose à l’avenir. Cette
conviction vient de l’observation que, malgré les conflits, une limite s’est
imposée ces dernières années pour garantir le respect des zones de sécurité des
grandes puissances, la violation de ces zones constituant, pour chacune, une
ligne rouge.
Signaux
en Ukraine, à Taïwan et dans l’hémisphère occidental
L’usage de la
force par la Russie en Ukraine pour empêcher l’expansion de l’OTAN vers l’est,
les démonstrations militaires massives de la Chine autour de Taïwan comme
avertissement en cas de tentative d’indépendance, et la nouvelle stratégie de
sécurité nationale des États‑Unis, qui « renonce » à placer au premier plan le conflit avec la Chine et la
Russie pour se concentrer sur l’hémisphère
occidental qu’ils considèrent comme leur propriété, en sont l’expression.
L’Amérique latine face au monde de
demain
Les
futurs conflits : Nord contre Sud
Dans ce
contexte, il me semble que les conflits à venir opposeront les États‑Unis aux pays du Sud, jamais à
une autre grande puissance. Pour l’Amérique latine et les Caraïbes,
la seule voie de progrès
passe par un processus d’intégration qui lui permette de survivre et d’avoir une présence
active dans le monde de demain, caractérisé par l’équilibre
des puissances. Mon opinion vient du Sud et pour le Sud, de Notre Amérique et pour Notre Amérique,
et constitue – modestement – un avertissement adressé
aux pays d’Amérique latine et des Caraïbes.
Tâche
historique des peuples de la région
La tâche des
peuples consiste à écarter du pouvoir les oligarchies, structurellement anti‑intégrationnistes et soumises aux États‑Unis. Tant qu’elles resteront aux commandes, il n’y aura ni intégration
possible, ni espace réel
pour l’Amérique
latine et les Caraïbes dans le monde de demain.
Traduction
Bernard Tornare
Traduction
réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et
positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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