L'esprit matérialiste tente de résoudre une crise existentielle
Par David Andersson
Nous sommes à un carrefour de la civilisation, confrontés à
des contradictions que la même logique qui les a engendrées est incapable de
résoudre. Nous essayons de répondre à l’avenir de l’humanité avec un état
d’esprit hérité du passé.
« La vie, c'est ce qui arrive pendant qu'on est occupé à
faire d'autres projets. » – John Lennon
Nous vivons dans l'époque la plus matérialiste de
l'histoire. Tout gravite autour de la production, de la fabrication d'objets.
Usines, entrepôts, lotissements, voitures, films, vidéos, centres de données.
Même les églises s'objectivent de plus en plus : elles produisent de la foi.
Les écoles deviennent des usines destinées aux travailleurs et aux patrons de
demain.
Les partis politiques ne sont plus que le bras marketing de
ces structures matérialistes. Il suffit d'observer le programme le plus «
progressiste » proposé lors de la dernière élection municipale à New York pour
saisir le problème de la « gauche » contemporaine dans toute sa clarté.
Zohran Mamdani a été élu sur un programme audacieux axé sur
l'accessibilité financière. Sa campagne affirmait que New York était devenue
trop chère pour ses habitants ordinaires. Son programme promettait le gel des
loyers des appartements à loyer réglementé, la construction de 200 000
logements abordables, la gratuité des bus municipaux et la création d'épiceries
publiques, l'expansion de la garde d'enfants et une augmentation du salaire
minimum : le tout financé par une augmentation des impôts sur les entreprises
et les plus riches. Ensemble, ces propositions visaient à rendre la vie plus
équitable, plus abordable et plus durable pour les travailleurs new-yorkais.
Et pourtant, où sont les êtres humains dans tout cela ? Où
est l'espace pour grandir, s'épanouir, donner du sens ?
Il n'y a pas de plan humain dans ces propositions, seulement
un plan urbain. Nous dessinons des rues et des logements, puis nous poussons
les gens à s'adapter à l'environnement construit, au lieu de façonner cet
environnement à partir du développement intérieur de la vie humaine.
La réalité, c'est que les gens — de Los Angeles à Pékin —
sont sommés de s'adapter à un monde forgé par un esprit matérialiste né de
l'industrialisation. Mais la plupart de nos souffrances, de nos confusions et
de nos défis à venir ne peuvent pas être résolus par cet esprit-là. Notre
avenir ne dépend pas de la production d'objets toujours plus nombreux ou
perfectionnés.
J'ai des collègues de plus de 70 ans qui continuent de
travailler, non pas pour des raisons économiques, mais parce qu'ils n'ont rien
d'autre à faire de leur vie. Les taux de suicide continuent de grimper,
révélant un malaise plus profond. Les experts parlent de « facteurs multiples
et convergents » conduisant au désespoir. La détresse existentielle est
désormais considérée comme un problème de santé mentale : si vous ne parvenez
pas à vous adapter au monde matérialiste, c'est que « quelque chose ne va
pas dans votre tête ».
Cette analyse n’est pas seulement insuffisante, elle est
fausse
Le problème est concret et d’une gravité majeure pour
l’avenir de l’humanité. Imaginez la Chine après deux ou trois générations de
développement technologique et économique ininterrompu. Que devient la vie
humaine lorsque la survie n'est plus le problème central ? L'esprit
matérialiste craint l'intelligence artificielle parce qu'elle menace l'emploi,
mais il ne voit pas l'opportunité qu'elle représente : en libérant les êtres
humains de l'aliénation matérielle, nous pourrons durablement leur permettre de
réorienter leur énergie vers le sens, la créativité et la transformation.
Nous aimons les chiens, mais les humains ne sont pas des
chiens. Quand un chien se regarde dans un miroir, il ne se reconnaît pas. Un
humain, si. Il y voit le changement, le vieillissement, la perte, la
continuité. Il se demande : Que m'est-il arrivé ? Une multitude de pensées
surgissent devant un miroir, car la conscience se réfléchit sur elle-même.
Imaginez à présent un mouvement politique qui affirme
ouvertement que les êtres humains ne naissent pas avec une essence ou une
vocation prédéfinie ; que nous existons d'abord, et que nous créons notre
sens à travers nos choix et nos actions. Imaginez un candidat disant que la
question politique la plus importante, c'est le sens de votre vie. Imaginez des
écoles dont les programmes seraient construits à partir des qualités, des
talents et des vocations intérieures de chaque élève, et de la manière dont
elles pourraient contribuer à transformer le monde.
Aujourd'hui, c'est l'inverse. Beaucoup des entreprises les
plus innovantes sont fondées par des personnes qui ont quitté les institutions
censées les standardiser.
La faiblesse centrale de la gauche actuelle, c'est son
incapacité à s'adapter. Elle reste prisonnière des catégories du siècle dernier
: lutte des classes, unité ouvrière, mobilisation de masse, classe laborieuse,
classe moyenne. Mais la question que les gens se posent en se réveillant le
matin n'est plus « dans quelle classe sociale suis-je ? », c'est : « Pourquoi
est-ce que je vis cette vie, et comment vais-je passer la journée ?
Quand on est jeune, on travaille pour l'argent. Après vingt
ans — et deux divorces — cette explication ne tient plus.
Il ne s'agit pas d'anti-matérialisme, mais d'un
humanisme postmatérialiste.
Tant que nous ne créerons pas de nouvelles structures —
partis politiques, espaces sociaux, médias, arts et formes de divertissement qui
placent le sens existentiel au centre —, notre époque continue de reproduire les
guerres et les destructions de la précédente.
Peut-être cela commence-t-il très simplement : en passant
moins de temps à regarder les nouvelles à la télévision ou à parcourir sans fin
les événements qui se déroulent à mille kilomètres, et plus de temps à observer
nos propres vies — le déroulement de nos journées, leurs répétitions et leurs
transformations — et à nous demander : quel sens tout cela a-t-il ?
Nous ne résoudrons pas la discrimination uniquement par des
lois, mais par l'expérience vécue — en rencontrant cette vérité : j'existe
parce que tu existes. Le droit d'exister n'est pas seulement un slogan ; c'est
un fait de la vie.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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