Les clochards d’aujourd’hui

 Par David Rosen

Il y a bien longtemps, Woody Guthrie chantait la « Berceuse du vagabond » (Hobo’s Lullaby), où il se lamentait :

Dors, toi, vagabond épuisé, 

Laisse les villes glisser lentement au loin.

N’entends-tu pas le chant des rails d’acier ?

C’est la berceuse du vagabond.

 

Tes vêtements sont déchirés et usés,

Tes cheveux commencent à grisonner.

Lève la tête, souris à l’adversité :

Un jour, tu trouveras enfin repos et paix.

 

Je vis à New York, et l’autre jour, en rentrant chez moi dans le métro, je me suis assis face à quelqu’un qui ressemblait peut-être à un vagabond « postmoderne ». Très probablement une personne sans-abri, ou plutôt, comme on dit désormais, « sans logement ». Dehors, il faisait –9 °C, et au début je n’aurais su dire si cette personne était un homme ou une femme, ni même si elle était noire ou blanche.

 De la tête aux pieds, elle était emmitouflée dans un bric-à-brac de vêtements dépareillés : un bonnet épais, une écharpe de laine couvrant le visage, plusieurs couches de manteaux (dont un dessous ressemblant à une longue robe), des chaussettes, et une paire de baskets différentes l’une de l’autre – l’une n’était d’ailleurs qu’un chausson avachi.

Peu à peu, j’ai compris qu’il s’agissait d’un homme blanc, plutôt jeune d’ailleurs — sans doute entre vingthuit et trente ans. On croise souvent des hommes plus âgés, parfois des femmes, sans abri dans le métro, traînant leurs affaires dans des sacs en plastique, mais rarement un jeune type blanc. Assis face à lui, je me suis demandé s’il était toxicomane ou atteint d’un trouble mental. Avaitil pu être, un jour, quelqu’un que j’avais connu ?

Je n’arrêtais pas de me répéter : « Que pourraisje faire ? » Lui donner quelques pièces, un dollar ? Tenter de l’amener vers un refuge municipal ? Tristement, j’ai compris que je ne pouvais rien pour lui. Quand je suis descendu à mon arrêt, je l’ai laissé là, dans la rame.

Les wagons du métro sont relativement chauds, et sans doute y étaitil simplement pour échapper au froid glacial. Avaitil payé son ticket pour entrer ? À un moment donné — peutêtre après s’être endormi —, il serait abordé par la police ou par les agents de la régie des transports ; il fuirait, ou on l’emmènerait dans un abri municipal. Ou bien feraitil partie, déjà, des dix personnes mortes dans la ville à cause de la neige et du gel ?

Sans doute n’étaitil qu’un parmi des milliers d’autres recensés par la ville comme « sansabri non abrités », une population qui ne cesse de croître. Chaque jour, dans le métro ou dans les rues, nous croisons ces hommes et femmes dérivant à travers la ville. Beaucoup finissent par chercher refuge dans les centres d’accueil municipaux ; d’autres, dans le pire des cas, sont retrouvés morts dans les parcs ou sur les trottoirs de New York.

Le nouveau maire, Zohran Mamdani, a fait de la crise du sansabrisme une priorité. Peu après son entrée en fonction, il déclarait :

 « Nous allons adopter une approche qui comprenne que notre mission première est de relier ces NewYorkais à un logement — qu’il soit accompagné, locatif, ou autre. Nous avons trop longtemps accepté l’idée que le sansabrisme faisait naturellement partie de la vie dans cette ville, alors qu’il n’est le plus souvent que le résultat d’un choix politique répété, encore et encore. »

Depuis, il a créé un Département de la sécurité communautaire et promis de mettre fin aux expulsions forcées des campements de fortune. Ne reste plus qu’à espérer qu’il puisse accomplir un miracle.

 

Ne t’inquiète pas de demain,

Laisse-le venir et repartir.

Ce soir, tu dors dans un boxcar bien chaud,

À l’abri du vent et de la neige.

 

Les ÉtatsUnis, comme bien d’autres pays « avancés » du capitalisme mondial, traversent une nouvelle grande compression– ce processus socioéconomicopolitique par lequel les riches et superriches accaparent une part toujours croissante des richesses nationales, laissant aux pauvres et aux classes moyennes une misère toujours plus grande.

La première « grande compression » eut lieu durant ce qu’on a appelé « l’âge doré » (Gilded Age), de 1870 à 1910. Elle fut portée par l’arrogance d’un nouvel ordre économique, né des promesses de l’industrialisation et des fortunes colossales qu’elle permettait d’amasser. Elle fit émerger une classe de capitalistescorsaires sans précédent : les « barons voleurs » (robber barons) tels que Cornelius Vanderbilt (chemins de fer), John D. Rockefeller (pétrole), Jay Gould (rail et finance), Andrew Mellon (finance) ou Andrew Carnegie (acier).

Aujourd’hui, les héritiers des Vanderbilt et Rockefeller s’appellent Elon Musk (Tesla, SpaceX, X/Twitter), Jeff Bezos (Amazon) ou Mark Zuckerberg (Meta). Ils règnent sur ce qu’on pourrait nommer la deuxième grande compression.

Les conglomérats du Big Tech  —Alphabet (Google), Amazon, Apple, Meta (Facebook) et Microsoft — dominent le monde économique. À leurs côtés, le Big Pharma (J&J, Roche, Pfizer, Novo Nordisk, Eli Lilly), le Big Oil (Shell, ExxonMobil, BP, Chevron, ConocoPhillips), le Big Tobacco (Altria, Philip Morris, British American Tobacco) et le Big Telecom (AT&T, Verizon, Comcast). Ensemble, ils ont transformé l’économie américaine en une véritable nationcartel.

Ces nouveaux barons voleurs sont mus par un mélange de cupidité et de ruse politique qui leur assure une influence considérable — sinon un contrôle direct — sur les gouvernements fédéral et locaux. Comme leurs ancêtres du XIX siècle, ils pratiquent des affaires impitoyables, manipulent la sphère politique… et tiennent Trump dans leur poche.

Forbes rapporte : « Le 1 % des ménages les plus riches des ÉtatsUnis ont accumulé près de mille fois plus de richesses que les 20 % les plus pauvres au cours des trentecinq dernières années, et les inégalités économiques s’aggravent à un rythme alarmant… »

Plus inquiétant encore, au troisième trimestre 2025, le 1 % possédait 31,7 % de toutes les richesses américaines — un record depuis que la Réserve fédérale suit ces données (1989). Selon une filiale de CBS : « Cette part a augmenté alors que la croissance du patrimoine du reste de la population a ralenti ou stagné. » Et d’ajouter : « Collectivement, le 1 % détenait environ 55 000 milliards de dollars d’actifs au troisième trimestre 2025 — soit autant que les 90 % inférieurs de la population réunis. »

 

Alors dors, toi, vagabond fatigué,

Laisse les villes s’effacer au loin.

Écoute le chant des rails d’acier,

C’est la berceuse du vagabond.

 

Aujourd’hui, qui chante encore pour les vagabonds ? Pour cette population sans cesse grandissante d’exilés et de sanslogis — à New York et partout ailleurs dans le pays ?

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial. 

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