Réseaux sociaux et domination culturelle : le nouveau visage de la “répression dissimulée”

Les réseaux sociaux : terriblement dangereux

À l’ère de l’hyperconnexion, les réseaux sociaux sont devenus bien plus que de simples plateformes de divertissement. Derrière les likes, les reels et les mèmes, se dissimule, avertit Marcelo Colussi, une complexe machinerie de contrôle culturel et idéologique au service du capital (...).

Par Marcelo Colussi

« Les armes les plus importantes [sont les réseaux sociaux]. L’acquisition la plus décisive du moment est TikTok… J’espère que cela sera approuvé, car cela pourrait être capital.  »   -    Benjamin Netanyahu

À travers l’histoire, on constate sans cesse que les classes dominantes maintiennent les classes subalternes dans la soumission. Deux outils leur permettent d’y parvenir :

1) la répression ouverte (c’est-à-dire l’État et tout son appareil d’intimidation et de défense, armes à la main), et

2) la manipulation idéologico-culturelle, que l’on pourrait tout aussi bien appeler « répression dissimulée ».

« Répression dissimulée » : pourquoi l’appeler ainsi ?

Parce qu’elle vise à maintenir l’ordre établi, à conserver la situation telle qu’elle est, à empêcher à tout prix qu’un changement survienne dans la répartition des rôles sociaux, dans l’appropriation des richesses produites collectivement ou dans la distribution du pouvoir, sans recourir à la force brute. C’est une autre forme de puissance qui est ici à l’œuvre.

Dans le domaine de la répression ouverte, les choses sont claires : lorsque la « plèbe » proteste ou se soulève, les forces chargées du maintien de la « normalité » sociale interviennent. Et pas avec des caresses, précisément. Des haches et des épées d’autrefois aux armes anti-émeutes les plus modernes et létales, des gardes royaux ou pharaoniques aux policiers, gendarmes, groupes paramilitaires, neuro-armes, drones ultramodernes ou satellites géostationnaires qui nous surveillent, l’arsenal dont dispose la classe dominante pour se défendre et perpétuer son pouvoir est interminable. Chaque jour, un nouvel instrument de contrôle, plus efficace et plus meurtrier que le précédent, apparaît. Et cet arsenal, en plus d’être sans fin, est féroce, impitoyable, d’une cruauté atroce. On y retrouve les pratiques répressives les plus extrêmes et inhumaines : torture, disparitions forcées, prisons clandestines, punitions exemplaires et bûchers inquisitoriaux (ou leurs équivalents modernes).

Cependant, sans qu’il soit nécessaire de verser une goutte de sang, les pouvoirs hégémoniques ont toujours su dominer les masses grâce à la persuasion, au message culturel, à la manipulation de masse. Le fameux « pain et jeux » des Romains, que l’on retrouve dans toutes les formations culturelles du monde à chaque époque de la société de classes – avec évidemment des spécificités propres à chaque contexte – est universel. Autrement dit : comment tromper les masses sans qu’elles sachent qu’elles le sont ? Comment les maintenir calmes tout en continuant à nourrir les privilèges d’une élite ? Pour cela, entre autres, servent les religions. Comme l’affirmait Giordano Bruno ( ce qui lui valut le bûcher ) : « Les religions ne sont rien d’autre qu’un ensemble de superstitions utiles pour garder sous contrôle les peuples ignorants. »

Entré dans le XXe siècle, avec des sociétés massifiées et des comportements sociaux de plus en plus mécaniques (et efficacement dirigés), le pionnier de la psychologie des masses, le neveu de Freud, Edward Bernays, put sans détour intituler l’un de ses ouvrages : Propagande. Comment manipuler l’opinion publique en démocratie. Il y affirmait, sans fard : « L’étude systématique de la psychologie des masses a révélé aux chercheurs les possibilités d’un gouvernement invisible de la société, obtenu par la manipulation des motivations qui orientent les actions humaines au sein d’un groupe. »

Les pouvoirs actuels, armés des technologies les plus modernes, n’ont aucun scrupule à manipuler, mentir, tromper et déformer la réalité avec le plus grand sang-froid, sans avoir besoin d’épées ni d’armes à feu, dans le seul but de maintenir le statu quo. En définitive, c’est cela, et rien d’autre, qu’est l’appareil idéologico-culturel. « L’idéologie dominante est toujours l’idéologie de la classe dirigeante », affirmait un penseur du XIXe siècle prétendument dépassé.

Les médias de masse contemporains ont porté ce contrôle et cette manipulation à des niveaux vertigineux. « Le pouvoir de la presse est primordial. Elle fixe l’ordre du jour des débats publics. C’est un pouvoir politique écrasant qu’aucune loi ne peut réguler. Elle détermine ce que les gens disent et pensent, avec une autorité que certaines régions du monde ne réservent qu’aux tyrans, aux grands prêtres et aux mandarins », écrivait Theodore White dans les années 1960. Si cela était vrai il y a un demi-siècle, les technologies de communication ont depuis porté ce pouvoir à un degré infiniment supérieur. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les réseaux sociaux actuels.

De plus en plus, la jeunesse et l’enfance du monde entier – y compris celles des pays les moins favorisés, où le phénomène se répète même dans les recoins les plus reculés, peut-être avec moins d’intensité, mais dans la même perspective – font partie de ce que l’on appelle la “génération alpha”, ou encore les “natifs du numérique”. Autrement dit, des êtres humains nés au début de ce siècle (la génération la plus nombreuse de l’histoire), élevés dans des environnements de plus en plus digitalisés, où la connexion permanente à internet, l’usage massif d’appareils mobiles et la familiarité avec l’univers informatique font partie intégrante de leur quotidien. Dans ces régions reculées, il est frappant de constater qu’on ne dépense pas pour améliorer l’alimentation, mais que l’on achète, en revanche, un téléphone portable intelligent. Tout cela influence de façon déterminante leur manière d’apprendre, de socialiser, de consommer, de voir et de se relier au monde et à leurs semblables, habitués – et banalisant – le consumérisme effréné des modes, considérant comme naturel la super-vitesse et la multitâche, immergés dans un flot de contenus rapides, éphémères, avant tout audiovisuels, où la lecture critique et conceptuelle disparaît peu à peu.

Dans cette logique, il vaut la peine de citer une conclusion de la Advertising Research Foundation des États-Unis, organisation dédiée à l’étude du marketing : « Les résultats indiquent que l’hypnose contribue à fournir des raisons sincères à la préférence pour certaines marques commerciales. »

Hypnose ? Mais comment ? Serions-nous hypnotisés ?

Cette génération sera celle qui dirigera le monde d’ici quelques décennies. Allons-nous vers un monde de vitesse foudroyante, où tout se réduit à des mèmes et à des messages hyper-synthétiques, sans aucune profondeur critique ? Vive l’hypnose collective ? Il semblerait que oui. Mais… quelqu’un profite-t-il de tout cela ? Quelqu’un décide-t-il que les choses soient ainsi ? La grande masse, immense, monumentale, d’utilisateurs, apparemment non. Alors, qui ?

Sur ce point, il convient de rappeler les paroles de l’un des idéologues de ces pouvoirs, de ceux qui décident et bénéficient du système : l’austro-allemand Günther Anders. « Pour étouffer toute révolte à l’avance (…) les méthodes archaïques telles que celles de Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif en réduisant drastiquement le niveau et la qualité de l’éducation. (…) Que l’information destinée au grand public soit vidée de tout contenu subversif. Nous diffuserons massivement, par la télévision [aujourd’hui il faudrait y ajouter les réseaux sociaux et les applications d’internet], des divertissements stupides, flattant toujours les instincts émotionnels. » Cela ne pourrait pas être plus clair.

Des divertissements stupides. Voilà comment on nous traite ? « Tête de mème », dit-on parfois. Une expression éloquente, sans doute. Cela signifie une vision ultra-simplifiée du monde, des choses, où tout se réduit à de petites formules, sans place pour la réflexion. Les figures les plus influentes cessent d’être des « éducateurs » pour devenir des « influenceurs », flattant sans cesse les instincts émotionnels. En somme : mieux vaut ne pas penser.

Les réseaux sociaux, de plus en plus envahissants, inondent tous les aspects de la vie sociale, idéologique et culturelle. Ce ne sont pas un simple divertissement : ce sont les fondations mêmes sur lesquelles se construit l’édifice social. Selon des études sérieuses, dans la quasi-totalité des pays de la planète, 90% des personnes âgées de 14 à 26 ans utilisent quotidiennement au moins un réseau social, avec un temps de connexion allant de trois à six heures par jour (moyenne : quatre heures et demie). En conclusion, sans le moindre doute, on préfère un tik tok insignifiant à la lecture d’un court texte, disons de trois pages. Un article comme celui-ci, en plus d’être jugé de piètre qualité, est condamné d’avance… parce qu’il est trop long !

Ces réseaux façonnent bel et bien les identités. Ils jouent un rôle déterminant dans la socialisation, l’accès à l’information, le divertissement, les relations humaines, dans la formation des points de vue, des valeurs et des perspectives qui structurent les rapports sociaux de leurs utilisateurs. En d’autres termes : ils nous façonnent l’esprit.

On parle d’hypnose, mais l’hypnose est dangereuse, car elle maintient la personne hypnotisée dans un état de fantaisie, d’irréalité, où elle devient bien plus réceptive aux suggestions, n’ayant plus de défenses rationnelles dans cet état de transe. En d’autres termes, elle se trouve dans une position passivement ouverte aux manipulations, vulnérable aux effets de la suggestion venue d’autrui. Si tel est le but de la publicité, si maintenir les gens « hypnotisés » pour mieux vendre est considéré comme un succès, alors nous sommes face à un très grave problème.

Les réseaux sociaux ont cette capacité d’hypnotiser. Il est évident qu’ils y parviennent, à travers des messages très courts et directs, composés essentiellement de petites vidéos et de photos en rafale, faisant la promotion de l’égocentrisme. Plus on obtient de « j’aime », plus l’amour-propre s’en trouve gonflé (mon ego s’élargit, on m’apprécie, je suis respectable, je surpasse les autres). C’est pourquoi il est devenu banal de se prendre un selfie pour le publier sur les réseaux : un geste qui flatte encore davantage l’ego, même si cela peut parfois entraîner de graves complications, voire la mort.

Les raisonnements rationnels un peu complexes, dépassant les quelques secondes imposées par les messages des réseaux et leur vitesse supersonique, n’arrivent plus à transmettre des idées élaborées. Nous nous trouvons donc dans le règne de l’affectif, du purement passionnel (l’instinct émotionnel flatté, comme on nous le dit), voire du viscéral, aux dépens de la pensée. L’essor irrésistible et le marketing de l’intelligence artificielle vont dans le même sens : le chatbot pense pour vous, vous n’avez plus besoin de le faire. Est-ce vraiment ce que nous voulons comme humanité ?

Ce qui domine, ce sont des contenus hypnotiques, certes bien conçus, mais qui éloignent de toute réflexion problématisante. Justement parce qu’ils sont d’une absorption si simple, ils deviennent rapidement viraux. L’effet grégaire dont nous, humains, sommes victimes – ce besoin de nous sentir inclus dans un collectif qui nous donne une identité et rehausse notre estime de nous-mêmes lorsque nos publications se propagent – fait que ces créations simples, pour ne pas dire banales (divertissements stupides ?), se diffusent massivement et trouvent toujours écho. Ne pas répondre à la stimulation, c’est risquer d’être « laissé de côté ». D’où l’anxiété avec laquelle on attend les “likes”.

En d’autres termes, cette culture des réseaux sociaux est hautement fonctionnelle à la diffusion de demi-vérités ou de faussetés complètes qui, répétées inlassablement – comme le préconisait Goebbels –, finissent par se transformer en vérités indiscutables. Ainsi, les fameuses “fake news” se propagent sur les réseaux six fois plus vite que les informations authentiques. En général, personne ne les met en question : elles sont acceptées passivement. Tout cela montre que cette forme de communication est extrêmement dangereuse. Si un génocidaire et menteur notoire comme Netanyahu – cité en exergue – en réclame ouvertement l’usage, cela suffit à révéler le péril qu’elles représentent.

Si, depuis le camp populaire animé par une volonté d’analyse critique – et bien sûr de transformation politico-sociale –, nous voulons affronter cette machinerie, la bataille est terriblement inégale. À cet égard, rappelons la vidéo mentionnée en ouverture de cet article : il est clair que les pouvoirs dominants, ceux qui imposent l’idéologie dominante et en tirent profit, ont aujourd’hui pris une avance considérable sur les forces qui aspirent au changement.

L’histoire n’est pas terminée, mais il est évident que, face aux réseaux sociaux, la lutte est extrêmement difficile. Dans ce domaine, le pouvoir du mensonge organisé, la désinformation systématique, l’hypnose et la simplification manichéenne des réalités remportent la manche actuelle du combat. Pourtant, continuons à croire que la réalité est davantage que la réalité virtuelle. C’est là que nous devons concentrer nos efforts.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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