Europe, chronique d’une guerre annoncée

Par Alejandro Marcó del Pont

Un continent sans ombre, l’Europe a perdu sa boussole.

Dans la capitale du royaume d’Occident, là où des hommes impeccablement vêtus de costumes sur mesure et de fines cravates de soie décidaient du destin du monde entre petits fours et discours au champagne, se déroula un festin aux conséquences historiques. Ce n’était pas un banquet ordinaire, mais une cérémonie d’auto-illusion collective.

Les convives, une élite endogamique formée de politiciens, militaires et journalistes, dévoraient avec avidité un mets singulier dont la recette avait été perfectionnée dans les think tanks de Washington et les cabinets de Bruxelles : un plat dont l’ingrédient principal était l’illusion d’impunité. Ce qui rendait ce plat si particulier, c’est que, une fois ingéré, il brouillait progressivement la vue et effaçait sélectivement la mémoire. Plus on en mangeait, plus on croyait en sa propre immunité et en l’inviolabilité de l’espace sacré qu’on habitait, convaincu que les lois de la géopolitique, celles de l’action et de la réaction, avaient été suspendues par décret de l’exceptionnalisme moral.

C’est alors, durant ces jours d’extase stratégique, que les capitales d’Europe commencèrent à flotter, lévitant doucement au-dessus de la terre ferme de l’histoire, de l’économie et de la géographie. Leurs habitants, étourdis par le festin, découvrirent une vérité étrange et révélatrice : ils avaient perdu leur ombre. D’abord, ce ne fut pas la lévitation, mais la purge des reflets gênants. Les hommes qui se faisaient appeler « stratèges », ceux qui peuplaient les salons où les mots « sécurité collective » et « risque calculé » flottaient comme des papillons nocturnes autour de lampes inextinguibles, décidèrent de se débarrasser de tous les miroirs d’Europe. L’opération fut méticuleuse et silencieuse. Ce n’était pas que les miroirs révélaient des horreurs indicibles ; dans leur logique implacable, ils montraient simplement ce qu’il y avait de l’autre côté, et cela avait cessé d’être commode pour le récit qu’ils construisaient.

C’est dans ces jours d’amnésie induite et d’absence de reflets qu’apparut, avec une vigueur renouvelée, une caste de rares stratèges au cœur même de l’Occident. Hommes et femmes dotés de la singulière faculté de ne refléter que la lumière qui leur convenait, absorbant tout rayon critique. Dans leur sagesse d’échos, après d’interminables tournées de café et de notes de position, ils décidèrent que le géant endormi dans les vastes plaines de l’Est – qu’ils désignaient, dans leur réductionnisme infantile, comme « le fantôme de l’Est » – pouvait être acculé, humilié et plié grâce à une combinaison d’avancées militaires sur sa frontière historique, de sanctions économiques sans précédent et de l’espoir quasi messianique d’une destruction interne.

Pour mesurer l’ampleur de cette imprudence, il faut accomplir un acte de prestidigitation géographique et morale, un exercice d’empathie stratégique que l’élite européenne s’est révélée incapable d’envisager. Comme l’exposait brillamment Rafael Poch de Feliu dans son article « L’élargissement de la guerre en Ukraine est servi et bien annoncé », il nous faut forcer l’imagination et transposer le scénario.

Supposons, donc, que les rôles s’inversent. Imaginons que les États-Unis, dans un sursaut de doctrine Monroe revivifiée, envahissent militairement l’un de leurs voisins latino-américains – un exercice qui, comme le souligne Poch, ne demande pas une imagination débordante – et que, alors, la Russie ou la Chine décident d’appuyer le pays envahi. Pas seulement par de simples condamnations verbales à l’ONU, mais par le langage brutal et tangible des dollars et des euros : 115 milliards de dollars d’aide militaire et économique, une somme qui n’est pas arbitraire, puisqu’elle correspond à ce que l’Allemagne, puissance hégémonique de l’Europe, a déjà engagé pour le conflit ukrainien. Ajoutons à cela 21,3 milliards d’un autre allié de Moscou et 7,5 milliards d’un troisième, répliquant les contributions de la France et d’autres partenaires.

Mais le soutien ne s’arrêterait pas à l’argent. Imaginons que Moscou et Pékin apportent toute leur intelligence satellitaire de dernière génération, leur expertise en guerre hybride et leurs unités spéciales les plus aguerries au pays envahi. Alors, dans ce cauchemar pour la sécurité nationale américaine, l’impensable surgit. Des groupes de guérilleros, armés, financés et entraînés par les services russes et l’argent chinois, ne se contentent pas de harceler les troupes américaines sur le territoire conquis. Ils sabordent, avec la précision du chirurgien, les oléoducs qui traversent le Grand État du Texas, artères vitales du complexe énergétique américain.

Des drones enchantés, petits, furtifs et mortels, survolent le Río Grande et explosent avec une furie létale contre les raffineries, cœur battant de l’économie et du mode de vie états-unien. Le prix de l’essence à New York s’envole tel une âme en peine et la panique – ce virus plus rapide que n’importe quelle nouvelle – parcourt les États-Unis d’un bout à l’autre.

Le sortilège d’invulnérabilité s’assombrit soudain. Un radar clé, l’un de ces géants silencieux ancrés dans les plaines glaciales du Dakota, scrutant l’abîme nucléaire 24h/24 au cas où Moscou ou Pékin décideraient de déployer leurs griffes de feu, finit réduit à un amas de ferraille fumante par l’impact d’un missile « maison », guidé sur sa cible par un enchantement satellitaire du Dragon. À Washington, un sénateur va-t-en-guerre, réputé pour ses discours enflammés en faveur de l’intervention, vole en mille morceaux en ouvrant un colis certifié dans son bureau. Une journaliste influente, qui célébrait l’invasion à chaque titre, est abattue froidement devant son café favori à Georgetown. À cet instant précis, la ligne abstraite, quasi métaphysique, séparant la guerre « là-bas » de la paix « ici » s’efface pour toujours, telle une empreinte dans le sable. Le conflit n’est plus une exportation, c’est une importation aux intérêts croissants.

Une fois ce rude exercice d’hypothèse posé, il faut se demander avec honnêteté intellectuelle : quelle serait alors la réaction et l’état d’esprit de la classe politique et militaire américaine face à un tel panorama d’agression directe et provocatrice ? La réponse, inconfortable mais inévitable, c’est que tous les indicateurs, toute la doctrine, toute l’histoire, tout le tempérament national des États-Unis, pointent unanimement vers une escalade immédiate et féroce, vers une extension délibérée du conflit.

Cependant, loin de tout examen stratégique, les politiciens qui défendent avec ferveur quasi religieuse la ligne maximaliste de l’OTAN au sein de l’Union européenne, incarnée par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, dont la gestion semble guidée avant tout par l’ambition du business sécuritaire européen. La responsable des affaires étrangères, Kaja Kallas, dont la politique envers la Russie, teintée d’un revanchisme quasi oligophrénique ignorant tout nuance, a réduit la diplomatie européenne à un appendice du cabinet de guerre de Kiev. Les dirigeants actuels – vacillants – d’Allemagne, France et Angleterre, empêtrés dans une danse de contradictions entre leurs appels bellicistes et la réticence de leurs citoyens à mourir pour une cause chaque jour plus confuse, mettent sciemment et irresponsablement en péril la sécurité présente et future de l’Europe.

L’élite politique européenne, dans son ensemble, se distingue par une incompétence structurelle relevant du pathologique. Presque tous sont des individus qui, des décennies durant, à l’abri du parapluie militaire états-unien, ont confié à Washington la tâche fondamentale de réfléchir politiquement, de définir les menaces et d’élaborer des stratégies à long terme. Ce vice originel a engendré une classe dirigeante affligée d’un infantilisme politique alarmant, saupoudré de narcissisme et d’une arrogance sans fondement, qui se cache derrière une rhétorique creuse de « principes et valeurs » que, évidemment, l’Union européenne ne pratique pas réellement, que ce soit dans sa politique migratoire impitoyable, ses échanges commerciaux néocoloniaux avec l’Afrique ou sa soumission aux desseins d’une puissance extracontinentale.

Mais il existe une vérité encore plus âpre et cynique pour expliquer la persistance dans l’erreur : l’Europe, ou plutôt sa bureaucratie oligarchique et irresponsable, ne veut pas mettre fin à la guerre en Ukraine. Car elle a trouvé dans l’affrontement existentiel avec la Russie la formule parfaite, l’ennemi nécessaire, pour consolider son pouvoir interne et donner une raison d’être à un projet d’intégration qui voguait à la dérive après la crise de l’euro, celle des réfugiés et le Brexit. La guerre offre un récit mobilisateur, justifie la centralisation du pouvoir à Bruxelles, permet de détourner l’attention des problèmes économiques structurels et propose un alibi moral au réarmement, à la suppression du dissensus, désormais taxé promptement de « prorusse ».

La conclusion, alors, ne peut être que la constatation d’une imprudence politique européenne d’une ampleur historique. Ce n’est pas une erreur de calcul, mais un vice de forme, un péché originel d’une classe dirigeante qui, ayant perdu son ombre et brisé ses miroirs, navigue à vue dans la brume de sa propre propagande. L’Europe, ce continent qui, deux fois au siècle dernier, s’est suicidée dans des guerres civiles dévastatrices, semble déterminée à rejouer un troisième acte de tragédie – cette fois, non par haine viscérale, mais par stupidité éclairée, par lâcheté morale travestie. Le festin des imbéciles se termine toujours de la même manière : par l’addition qui arrive sur la table, une addition qui, cette fois, pourrait être réglée avec l’avenir même d’une civilisation.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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