Intelligence artificielle, profits fictifs

Par Gary Wilson

L’économie américaine ne prospère pas, elle lévite. Ce qui la maintient en l’air n’est ni la productivité ni l’innovation, mais la spéculation.

La prétendue « révolution de l’IA », présentée comme une nouvelle ère industrielle, est en réalité une immense bulle — une fièvre spéculative qui propulse les marchés boursiers bien au-delà de ce que cette technologie peut réellement offrir.

L’anatomie d’une bulle

Une bulle spéculative se forme lorsque le prix d’un actif — comme les actions technologiques — grimpe bien au-delà de sa valeur réelle et soutenable.

Cette valeur réelle ne provient ni du battage médiatique ni des gains rapides, mais du pouvoir de travail des salarié·es, de leur capacité à créer plus de valeur qu’ils et elles n’en reçoivent en salaire.

Mais dans une bulle, les prix augmentent non parce que la production réelle ou la création de valeur s’accroissent, mais parce que les investisseurs se lancent dans une course aux promesses — chacun pariant que le suivant paiera encore plus cher le même actif.

Ce schéma n’a rien d’accidentel. Il est inscrit dans le fonctionnement même du capitalisme.

Première étape : le besoin d’expansion

Le capitalisme fonctionne selon le moteur « croître ou mourir ». Chaque entreprise doit sans cesse s’étendre pour survivre : dépenser, produire et innover plus vite que ses rivales.

Quand une vague de croissance s’essouffle, le capital en cherche une autre.

Après que les smartphones et les réseaux sociaux eurent cessé de générer des profits explosifs, les investisseurs se mirent en quête d’un nouveau front. Ils le trouvèrent dans l’intelligence artificielle.

Le rêve des « machines intelligentes » devint une nouvelle ruée vers l’or. Les investisseurs proclamèrent que l’IA transformerait toutes les industries, de la santé au droit, sans se soucier que la plupart de ces promesses soient encore à des décennies de réalisation. Ce qui comptait, c’était que l’IA paraisse assez vaste pour soutenir une nouvelle expansion.

Deuxième étape : le crédit rend le rêve tangible

Une fois la ferveur lancée, les vannes du crédit s’ouvrent. Des milliers de milliards se déversent dans les centres de données, les puces et les infrastructures du cloud, sur l’hypothèse que les profits futurs justifieront les coûts colossaux du présent.

Marx appelait cette phase la « prospérité fictive » — une expansion de titres financiers sur des profits futurs, sans fondement immédiat dans la valeur réellement créée par le travail. Elle donne l’apparence de la croissance sans sa substance.

Aujourd’hui, l’IA remplit ce rôle. Le capital s’y engouffre dans des technologies qui ne produisent pas encore de plus-value, mais qui gonflent les bilans des entreprises par la spéculation et les contrats publics.

Les marchés boursiers s’envolent, les investissements explosent, et les politiciens célèbrent « l’économie de l’IA » comme preuve de reprise pour une économie toujours droguée au crédit bon marché. En dessous, les profits réels se font rares, tout repose sur les attentes et la dette.

Au sommet de la frénésie, l’action Nvidia s’échangeait près de 138 fois ses bénéfices annuels — un niveau d’euphorie qui fait paraître l’ère des « points com » presque sobre. Près de 60 % des gains du S&P 500 en 2024 provenaient de seulement sept entreprises. La folie de l’IA a désormais dépassé celle de 1999.

Troisième étape : quand l’illusion rencontre ses limites

Tôt ou tard, la réalité reprend ses droits. Les chatbots hallucinent. Les générateurs d’images ne peuvent plus payer leurs propres serveurs. Les consommateurs n’achètent pas les produits d’IA en nombre significatif.

Pourtant, les actions continuent de grimper parce que personne ne veut être le premier à admettre que les prétentions du capital ont dépassé la valeur créée par le travail. C’est là que la bulle est achevée, lorsque les valeurs financières se détachent complètement de la production et du profit.

Le nouveau mirage américain

L’IA constitue le dernier chapitre du capitalisme spéculatif. Sous la rhétorique de l’innovation se cache une vérité simple : l’économie américaine est soutenue par un capital fictif, non par le travail productif.

L’industrie manufacturière décline. Les emplois de services s’étiolent. L’endettement des ménages explose. Le mirage technologique dissimule la stagnation généralisée.

Même certains piliers de la technologie — de l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, à l’analyste Selina Xu — reconnaissent que l’obsession de la Silicon Valley pour l’intelligence artificielle générale (AGI) a détourné l’attention des véritables usages possibles de l’IA existante.

L’AGI désigne une intelligence artificielle hypothétique capable d’apprendre et de raisonner dans n’importe quel domaine avec la flexibilité d’un être humain, une sorte « d’esprit universel ».

À la différence des systèmes d’IA actuels, conçus pour des tâches précises, l’AGI serait censée comprendre et agir d’elle-même dans de multiples domaines.

En réalité, l’AGI n’existe pas. Sa promesse sert le capital comme un nouvel horizon spéculatif — une projection de productivité illimitée utilisée pour justifier des masses d’investissements et de subventions publiques.

D’un point de vue marxiste, le battage autour de l’AGI incarne le fétichisme technologique du capitalisme : la croyance que ce sont les machines, et non le travail humain, qui créent la valeur.

La poursuite de l’AGI n’est pas une quête de progrès, mais une chasse au pouvoir et au profit.

L’IA comme empire

Derrière la bulle se cache l’empire. Le Pentagone, la CIA et le capital-risque partagent la même obsession : que la suprématie en matière d’intelligence artificielle garantira la domination mondiale des États-Unis.

D’immenses contrats publics — allant des logiciels de surveillance aux armes autonomes — servent désormais de subventions déguisées à la Silicon Valley. Nvidia, Microsoft, Amazon et Palantir se trouvent au carrefour du capital financier et du complexe militaro-industriel.

Même Joe Biden, dans son discours d’adieu depuis la Maison-Blanche en janvier 2025, l’a formulé sans détour — un rare moment de franchise.

Biden a déclaré qu’« une oligarchie est en train de se former en Amérique — faite d’une richesse, d’un pouvoir et d’une influence extrêmes — qui menace littéralement notre démocratie, nos droits fondamentaux et nos libertés ».​

Il a mis en garde contre « une dangereuse concentration du pouvoir entre les mains de quelques ultrariches ».

Il a évoqué explicitement l’essor d’un « complexe techno-industriel », reprenant délibérément la mise en garde que Dwight Eisenhower avait formulée en 1961 contre le « complexe militaro-industriel ». Biden a affirmé que ce nouveau bloc de pouvoir « empiète sur les droits des Américains et sur l’avenir même de la démocratie ».​

La fusion est désormais achevée : un complexe militarotechnologiqueindustriel qui tend vers ce que certains commencent à qualifier de fascisme technologique.

Biden a comparé la situation actuelle à celle de l’âge d’or, lorsque le peuple s’était soulevé contre les barons voleurs.​

Il n’a cité aucun nom. Mais son discours a résonné alors qu’Elon Musk, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos affichaient leur soutien à la nouvelle administration Trump et prévoyaient d’assister à son investiture.​

La Silicon Valley s’est métastasée en une fusion du grand capital, de la haute technologie et de la guerre. La nouvelle arme de l’empire n’est plus le missile : c’est l’algorithme.

Les interdictions américaines sur les semiconducteurs destinés à laChine, les sanctions commerciales visantHuawei et les alliances militaires propulsées par lIA dAUKUS aux partenariats de défense avec le Japon et laCorée duSud obéissent toutes à la même logique impérialiste. La technologie civile et linfrastructure militaire se fondent en un seul système de domination mondiale.

La voie différente de la Chine

La Chine, à l’inverse, ne traite pas l’IA comme un jeton de casino, mais comme un outil. Au lieu de miser sur une intelligence abstraite pour des profits futurs, elle applique l’IA à des secteurs réels : industrie, logistique, énergie, aménagement urbain.

Les livres blancs du gouvernement chinois présentent plus de 400 zones pilotes d’IA industrielle axées sur la logistique, l’acier ou l’énergie, preuve d’une mise en œuvre centrée sur la production.

La différence est frappante. Les ÉtatsUnis utilisent lIA pour gonfler une bulle; laChine lutilise pour construire.

Politique industrielle ou subvention financière ?

Washington prétend reconstruire son industrie grâce au CHIPS and Science Act, à l’Inflation Reduction Act et à de nouvelles « zones d’innovation de l’IA ». En réalité, il s’agit moins d’une politique industrielle que d’un système d’aides aux grandes entreprises : des fonds publics injectés dans des monopoles privés.

Des milliards supplémentaires affluent vers Intel, TSMC et Nvidia, les mêmes firmes qui nourrissent la spéculation. L’État ne relance pas la production ; il finance et garantit les profits des entreprises, socialise les risques tout en privatisant les gains. L’« économie de l’IA » ne reconstruit pas la base productive américaine ; elle gonfle la prochaine crise.

Pendant que les ÉtatsUnis financent le battage médiatique, laChine réorganise sa production. Ce nest pas une simple course technologique, mais un affrontement entre deux systèmes: le capitalisme financier contre le développement planifié.

Rompre le cycle

Le véritable progrès consiste à en finir avec ce système de profits sans production, où les bénéfices croissent non à partir des biens ou services créés par les gens, mais grâce à la spéculation, à la manipulation financière ou à l’envolée artificielle des actifs (comme les actions ou l’immobilier).

La technologie devrait servir la société, non gonfler les comptes en banque des capitalistes.

La richesse issue de l’intelligence humaine — qu’elle soit scientifique, éducative ou laborieuse — ne doit plus être détournée vers une nouvelle frénésie spéculative.

Tant que nous ne sortirons pas l’IA du casino, chaque prétendue « révolution technologique » finira de la même manière : la bulle éclatera, et ce sont les travailleurs qui paieront, par les licenciements, la baisse des salaires et le démantèlement des services publics.

Les riches, eux, repartiront plus riches encore. Les autres seront laissés pour compte, à éponger les décombres du krach.

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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