La « classe moyenne laborieuse » : anatomie d’une classe sociale qui n’a jamais existé

Nous disséquons la fiction émotionnelle et psychologique qui permet à beaucoup de vivre comme des ouvriers… sans jamais se reconnaître comme tels.

Tu te sens « classe moyenne ». Tu le répètes. Tu le défends. Tu le portes comme une médaille invisible, en attendant la paie qui te permettra de payer le loyer, la maison, la voiture, la dette et l’abonnement streaming. Mais… et si tout cela n’était qu’un leurre ? Et si être « classe moyenne » n’était qu’un déguisement sociologique pour t’empêcher de songer à t’organiser comme classe travailleuse ? Cet article t’invite à retirer l’uniforme invisible, à regarder la réalité sans filtres… et à découvrir que, pendant que tu croyais être « au milieu », tu as en réalité toujours été tout en bas.

Par Manuel Medina

Durant des décennies, des millions de personnes se sont regardées dans le miroir social et se sont dit, sans l’ombre d’un doute : « Je suis de la classe moyenne. » 

Peu importe qu’elles travaillent dans des bureaux, des écoles, des hôpitaux ou même des usines modernisées. Peu importe qu’elles dépendent d’un salaire pour vivre, qu’elles remboursent un crédit immobilier, louent à grand-peine, ou que leur seul bien soit une voiture achetée à tempérament. Elles sont « classe moyenne ». Elles le croient dur comme fer. Elles en sont intimement persuadées. Et elles le répètent comme un mantra. 

Mais le sont-elles vraiment ? Que signifie exactement cette étiquette de « classe moyenne laborieuse » que ne cessent de nous servir les responsables politiques ? Et que cache cette autoidentification sociale, qui semble si confortable, si modérée, si « équilibrée » ?

Ce que Marx appelait « classe moyenne »

Marx n’a jamais utilisé le terme « classe moyenne » tel qu’on l’emploie aujourd’hui dans le discours politique ou médiatique. Il parlait de petite bourgeoisie : une classe sociale située entre les deux pôles majeurs de la société capitaliste : les prolétaires, qui ne possèdent rien d’autre que leur force de travail ; et la grande bourgeoisie, détentrice du capital, des usines, des banques et des grandes entreprises. 

La classe moyenne laborieuse n’existe pas. C’est une fiction. Ce qui existe, ce sont des travailleurs qui ont peur de se reconnaître comme tels. 

Qui formait cette petite bourgeoisie ? Artisans, boutiquiers, petits commerçants, agriculteurs propriétaires de leurs terres et professions libérales qui ne travaillaient pour personne. Des gens qui, sans être riches, possédaient néanmoins quelque chose, ce qui les plaçait en dehors du prolétariat. 

Mais cette classe souffrait d’un mal chronique : un destin instable. Ou bien, elle croissait et passait du côté capitaliste… ou bien, elle déclinait et basculait dans le salariat. Et Marx, sans détour, anticipa son sort : cette classe était condamnée à disparaître.

La petite bourgeoisie : une classe en voie d’extinction

La petite bourgeoisie fut, dès les débuts du capitalisme, une classe fragile. Elle ne disposait ni de la force collective de la classe ouvrière organisée, ni du pouvoir économique et politique de la grande bourgeoisie. Naturellement individualiste, elle s’acharnait à défendre son indépendance économique à tout prix. 

Aujourd’hui, le prolétariat ne porte plus forcément une salopette bleue : il porte un ordinateur portable, des lunettes à monture épaisse et une anxiété qui le ronge.

Au XIXᵉ siècle, le développement du capitalisme industriel commença à l’écraser. Les grandes usines balayaient les ateliers artisanaux. Les chaînes commerciales absorbaient les petits détaillants. Les banques supprimaient l’épargne familiale. 

Beaucoup de ces petits propriétaires, incapables de rivaliser, furent contraints de fermer boutique et de rejoindre les rangs des salariés. 

Au XXᵉ siècle, de nouveaux groupes apparemment indépendants virent le jour : professions libérales, travailleurs indépendants, petits entrepreneurs. Mais tous vivaient sous une pression constante : croître ou disparaître. Nombre d’entre eux durent recourir aux prêts, crédits, loyers… Ils n’étaient plus pleinement maîtres de leurs biens. 

La vieille petite bourgeoisie finit par disparaître en tant que classe solide. Ce qui demeura, c’est un mirage sociologique : des millions de personnes qui ne sont ni tout à fait une chose ni tout à fait l’autre, et qui, pour cette raison même, se laissent aisément manipuler.

Ce qu’il advint de cette « classe moyenne »

Durant une grande partie du XXᵉ siècle, notamment dans les pays riches, cette couche intermédiaire sembla se multiplier. Grâce au développement du fameux « Étatprovidence » et à lexpansion des services publics, de nouveaux groupes apparurent: médecins, enseignants, fonctionnaires, administratifs, techniciens. Ils n’étaient pas des ouvriers dusine, mais n’étaient pas non plus de grands patrons. 

On commença à appeler cela « la classe moyenne ». Un terme vague, mais confortable, très confortable. Être « classe moyenne », c’était se sentir à l’équilibre parfait : ni pauvre, ni riche. 

Mais derrière ce changement terminologique se cachait un piège : beaucoup parmi ces personnes, même avec des revenus plus élevés, restaient des salariées. Leur vie dépendait toujours d’un salaire. Si elles perdaient leur emploi, elles perdaient tout. C’étaient des travailleurs… qui ne voulaient pas se voir comme tels.

Le discours de la « classe moyenne laborieuse »

C’est ici que s’installe le récit politique. Le président du gouvernement espagnol, le socialdémocrate Pedro Sánchez, comme lavait fait auparavant lexPremier ministre britannique Tony Blair, a popularisé la formule « classe moyenne laborieuse ». Un mélange calculé de deux termes qui sonnent bien: « moyenne » pour ne pas être pauvre, « laborieuse » pour ne pas paraître riche. 

Un employé administratif précaire, une infirmière souspayée, un technicien surqualifié… tous se sentent partie intégrante de cette « classe moyenne » que Sánchez promet de protéger. Pourtant, tous dépendent dun salaire. Ils sont réellement de la classe travailleuse. 

Grâce à ce discours, on leur a fait croire qu’ils se trouvent « ailleurs » sur la carte sociale. Que leur diplôme, leur voiture hybride et leur abonnement Netflix les distinguent. Mais c’est faux. Leur situation matérielle n’a pas changé. Seule leur perception a été modifiée.

Le profil psychologique du salarié moyen

La grande victoire du système capitaliste, c’est que le salarié moyen ne se reconnaisse pas comme tel. Il vit dans une contradiction constante : il sait qu’il dépend d’un salaire, mais refuse de se considérer comme travailleur. Il s’accroche à des symboles pour se sentir « plus » : son éducation, sa consommation, son esthétique. Il vit dans la crainte de tomber. Il se compare vers le bas, jamais vers le haut. Il se sent frustré, mais aussi fier. Il croit que le problème est « individuel », non structurel. Et, pendant ce temps, il ne proteste pas. Il ne s’organise pas. Il ne s’identifie à personne. 

Le récit de la « classe moyenne laborieuse » lui procure de la tranquillité. Il lui offre une identité factice qui le paralyse.

Les nouvelles formes de prolétarisation

Au XXIᵉ siècle, prolétariser ne consiste plus seulement à te retirer le peu que tu possèdes. C’est te faire croire que tout va bien tandis qu’on t’appauvrit silencieusement. Aujourd’hui, on prolétarise l’éternel stagiaire, le faux indépendant, le freelance sans horaires ni couverture médicale, le jeune diplômé avec un master et un contrat temporaire. 

On les appelle « professionnels », « indépendants », « collaborateurs ». Mais ils n’ont ni droits, ni stabilité, ni contrôle sur leur travail. Ce sont des prolétaires d’un nouveau genre. Ils travaillent depuis chez eux, connectés mais isolés. Sans collègues, sans syndicat, sans structure collective. Et, comble du paradoxe, reconnaissants, parce qu’ils croient être « libres ». 

La nouvelle prolétarisation est aussi cognitive : savoir beaucoup, valoir peu. Diplômés incapables de payer un logement, d’épargner, ou même de fonder une famille. Surqualifiés pour des emplois sans avenir. Mais convaincus que tout cela n’est que temporaire, que « quelque chose de mieux viendra ». 

En outre, ils sont endettés jusqu’à la moelle : hypothèques, prêts, mensualités, abonnements. Ils travaillent davantage… pour payer davantage. La dette est la nouvelle chaîne. Le plus pervers, c’est qu’ils ne se sentent pas prolétaires. Ils se sentent « coincés », « bloqués », « en transition ». Comme si ce qu’ils vivent n’était qu’une étape, et non une structure. C’est précisément cette confusion dont le système a besoin.

Alors, que sommes-nous?

Il est grand temps de mettre fin aux étiquettes confortables. Si tu dépends d’un salaire, si tu ne possèdes pas les moyens de production, si ta vie est prisonnière de l’emploi… tu n’es pas « classe moyenne laborieuse ». Tu es simplement un travailleur ou une travailleuse. 

Et le reconnaître n’est pas une défaite. C’est seulement le commencement de toute transformation possible. 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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