Comment le cybercapitalisme fabrique votre opinion à votre insu
Influenceurs, fake news et algorithmes : l’armée invisible du capitalisme global.
Dans un monde accéléré où l’opinion publique se mijote en quelques secondes et se digère en likes, les réseaux sociaux sont devenus l’arme parfaite du capitalisme pour façonner les consciences, instaurer la peur et dynamiter la vérité. Entre mèmes, coachs millionnaires et campagnes de désinformation déguisées en actualités, la culture numérique s’impose comme la nouvelle religion.
Par Marcos Roitman / La Jornada
Aujourd’hui, être informé suppose d’être connecté. Les réseaux sociaux se sont transformés en abreuvoir pour créer l’opinion.
Les problèmes et sujets les plus divers sont la cible des
internautes : de la politique conjoncturelle, au réchauffement climatique, en
passant par les traitements de beauté, les régimes amaigrissants ou les
conseils pour ranger les placards.
Les opinions débordent sur les portails numériques. À
l’intérieur, on manipule des déclarations, on ment délibérément, on promeut la
haine, la xénophobie, le racisme et on glorifie la violence de genre. Les
filtres de vérification et de contrôle ne sont qu’une pantomime. Un mineur, un
adolescent, un jeune ou une personne âgée peuvent être victimes de manipulation
de manière inconsciente.
Vérifier et confronter l’information suppose de prendre du
recul. Une opinion réfléchie demande de réduire sa consommation de nouvelles.
Mais, pour paraphraser Hartmut Rosa, nous vivons à une époque d’aliénation et
d’accélération dans tous les domaines de la vie quotidienne — comme si une
opinion instantanée était « une réponse au problème du manque de temps,
c'est-à-dire à l’accélération du rythme de vie ».
Aujourd’hui, les journaux numériques accompagnent leurs
actualités en soulignant le temps de lecture :
« Vous avez sept minutes ? Voici les neuf sujets que vous
devez connaître aujourd’hui pour être informé » ;
Ou bien :
« Découvrez en 300 secondes ce qui se passe dans le monde. »
La vitesse de lecture est privilégiée au détriment de la
compréhension des contenus.
Briser l’enceinte d’une information biaisée n’est pas chose
facile. Les valeurs d’une culture patriarcale, compétitive, fondée sur la
méritocratie et l’égoïsme sont profondément ancrées dans la population. Dans sa
version numérique, le capitalisme projette son idéologie à travers des formules
inédites, plus convaincantes et plus attractives. L’intelligence artificielle
et des applications de plus en plus diverses accentuent le risque d’être objet
de manipulation politique. Le capitalisme est, avant tout, une raison
culturelle, un projet de civilisation à prétention universelle.
L’opinion dominante sur la politique, la musique, la
pornographie, le sport, les vidéos de voyages, etc., se génère sur les
plateformes et alimente des consommateurs. Tik-Tok, Facebook, Instagram,
Telegram, WhatsApp, X ou YouTube fournissent les inputs.
Le cybercapitalisme dispose sur le réseau d’une arme
puissante pour inhiber la capacité de penser. Ses propriétaires, on l’a vu,
épousent les discours les plus réactionnaires et se mettent au service de leurs
centres stratégiques de renseignement.
Les gouvernements et partis politiques utilisent les réseaux
pour diffuser leur récit. Ils sont aujourd’hui le moyen qui procure le plus de
bénéfices électoraux. Dans leur action de propagande, ils font appel à des
influenceurs, à des youtubeurs. Leurs opinions peuvent modifier le comportement
de milliers, voire de millions de personnes. Et pas seulement dans la sphère
politique. Les marques des multinationales les emploient aussi pour vendre des
vêtements de sport ou inciter à investir dans le bitcoin. Leurs évaluations,
sous forme d’étoiles, peuvent faire échouer des restaurants, hôtels ou produits
cosmétiques.
Les plateformes digitales ont favorisé l’émergence d’un
nouveau type de propagandistes du cybercapitalisme qui capte des millions
d’utilisateurs : le coach libertarien, dont la doctrine se résume à un amour
démesuré pour l’argent. Son objectif principal : faire des millionnaires aux
dépens du trésor public. Ils professent et pratiquent la haine des pauvres, le
refus de l’impôt et rejettent les politiques d’égalité.
À l’ère du capitalisme numérique, les armes pour générer des
comportements acritiques engendrent de fausses nouvelles. Dans la sphère du
pouvoir politique, les cyberattaques en réseau ont pour objectif de propager
des fake news. Les pays de l’OTAN et les États-Unis sont spécialistes en la
matière : créer la peur et l’incertitude lors des processus électoraux afin de
gagner les élections. L’attribution récurrente à la Russie ou à la Chine de
toute interférence permet de renverser un résultat dans les urnes. La Roumanie
et la Pologne en sont un bon exemple.
Enfin, le degré de crédibilité d’une information est
déterminé par la vitesse à laquelle elle se diffuse et envahit les médias
sociaux. Qu'elle soit racontée par un influenceur , un YouTubeur , un TikTokeur
ou un utilisateur de X, elle devient un argument convaincant pour sa diffusion.
À titre d’exemple, l’un des nombreux mensonges lancés par
Donald Trump lors de sa campagne présidentielle : à Springfield, il a affirmé
que les immigrés haïtiens mangeaient les animaux domestiques, chiens et chats.
En quelques heures, son affirmation est devenue opinion commune. Résultat :
Trump a battu Kamala Harris de 135 voix.
Lors de la précédente élection, Joe Biden avait devancé
Trump de 1 800 voix. Un autre cas : le dernier sommet de l’OTAN. Son secrétaire
général, Mark Rutte, a justifié la nécessité d’augmenter à 5 % du PIB les
dépenses de défense sous prétexte que la Russie veut envahir l’Europe. Pour
donner plus de gravité, il a déclaré : « si nous ne le faisons pas, nous
devrons apprendre le russe ».
L’opinion commune peut être renversée. L’illettrisme
numérique suppose, pour reprendre Paulo Freire, d’élaborer une pédagogie basée
sur le dialogue, la parole et l’action émancipatrice – une praxis libératrice.
Freire est mort en 1997 et n’a pas pu assister à la dynamique du
cybercapitalisme dans sa forme la plus complexe, la plus aliénante.
Mais cela n’affaiblit en rien son projet : donner « aux
opprimés la compréhension du pourquoi et du comment de leur adhésion à une
réalité mythifiée ».
Traduction Bernard Tornare
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