Sommes-nous à un moment fasciste de l’histoire ?
Par Elvin Calcaño
À une époque où une poignée d’oligarques de la technologie
concentrent des fortunes astronomiques et contrôlent tout ce qui parvient à nos
appareils numériques sous l’étiquette d’« information », tout en achetant
directement certains présidents et en imposant d’autres par la manipulation
massive sur les réseaux sociaux, c’est bien un fascisme renouvelé qui est à
l’œuvre.
L’une des grandes faiblesses des secteurs de gauche,
progressistes et démocratiques en général, aujourd’hui, réside dans leur
incapacité à nommer les choses telles qu’elles sont. C’est pourquoi, malgré les
signes évidents indiquant que nous traversons un moment fasciste de l’histoire,
peu de personnes issues de ces courants osent l’affirmer aussi clairement.
Pourtant, pour celles et ceux qui abordent l’analyse
politique dans une perspective historique, une chose ressort avec évidence de
tout ce que nous observons aujourd’hui — génocide, discours de haine,
antisémitisme de gauche ou plutôt anti-gauchisme, racisme, gouvernements
défendant le suprémacisme blanc, etc. : les signes fascistes de notre époque
sont bien là.
Voici donc trois raisons pour lesquelles nous affirmons que
nous vivons un moment fasciste de l’histoire.
1. Le fascisme comme réponse capitaliste aux crises
Depuis sa consolidation à travers l’État moderne
légal-bureaucratique, le capitalisme traite ses crises en favorisant la logique
fasciste. Le fascisme s’exprime toujours comme une alliance entre des secteurs
militaires réactionnaires, des classes moyennes précarisées et des fractions du
monde des affaires gagnées par la peur.
Dans les contextes de crise, cette alliance crée ou
encourage l’émergence de forces politiques de nature fasciste, appelées à jouer
le rôle de bras politique permettant d’affronter les alternatives de gauche
critiques du capitalisme.
Toutes ces figures d’extrême droite que nous voyons
aujourd’hui — Trump, Milei, Vox, Bolsonaro, De la Espriella, Kast et d’autres —
ne sont rien d’autre que ce bras politique fascisant opérant sur les terrains
politique et culturel contemporains. Leur fonction est de garantir que la
gestion des crises qui ravagent nos pays ne débouche pas sur l’émergence
d’alternatives de gauche ou progressistes capables de démanteler le système
actuel de privilèges et les marges d’accumulation qui le soutiennent.
La particularité latino-américaine
En Amérique latine, cette dynamique revêt une forme
particulière. Elle tient à la conception patrimoniale du pouvoir propre aux
élites dominantes, héritée de la trame coloniale dans laquelle se sont
constitués nos pays. Cette origine continue de façonner la vision du monde des
riches de cette région.
Sous les gouvernements de gauche et progressistes qui se
sont succédé dans la région, aussi bien durant le cycle 1998-2015 — allant de
la première victoire électorale de Chávez au Venezuela jusqu’à l’arrivée de
Macri en Argentine — que pendant le cycle plus récent réunissant Petro, Boric,
Xiomara Castro et Lula, les riches ont gagné davantage d’argent.
Les politiques développementalistes et de forte dépense
publique, avec un État jouant un rôle moteur dans l’économie, ont permis aux
pauvres d’Amérique latine d’augmenter leurs revenus et aux classes moyennes de
s’élargir. Cela signifiait davantage de consommation.
Et où ces majorités consommaient-elles ? Dans les grandes
surfaces, les magasins et les centres commerciaux appartenant aux groupes
économiques dominants.
Pourtant, ces mêmes groupes oligarchiques ont utilisé leurs
médias et leurs influenceurs rémunérés pour attaquer et délégitimer ces
gouvernements progressistes et de gauche. Aujourd’hui, ils militent ouvertement
en faveur de l’extrême droite fasciste.
Pour eux, il ne s’agit pas seulement de gagner de l’argent —
ils en ont déjà bien trop. Ce qui compte, c’est de commander. Or le fascisme
leur garantit précisément cela : diriger, discipliner les majorités et écraser
toute réponse politique ou socialement organisée venue de la gauche.
2. Violence extrême et nettoyage ethnique
Il n’y a pas de fascisme sans violence extrême ni sans
nettoyage ethnique visant un groupe que la rationalité fasciste-capitaliste
place en dehors de l’idéal de l’humain.
Si, hier, les Juifs, les Roms et les populations non
blanches du prétendu Tiers-Monde étaient les groupes que le fascisme a tenté
d’exterminer afin de préserver la domination de la « race supérieure »,
aujourd’hui ce sont les Palestiniens qui subissent cette violence extrême,
justifiée par les grands pouvoirs du Nord global.
Dans la perspective fasciste actuelle, les habitants de Gaza
peuvent être massacrés au nom de la « liberté » et même de la « paix » — quelle
cruauté. Ce sont des êtres jugés insuffisamment humains, que l’on peut, comme
Trump ne cesse de le dire, punir en leur faisant connaître « l’enfer ».
À moins qu’ils ne fassent ce qui leur est assigné : se
soumettre aux volontés des maîtres du monde et se déplacer vers un autre lieu,
un lieu qui n’aurait aucune valeur immobilière sur le sacro-saint marché des
capitaux.
C’est dans cette même logique qu’il faut comprendre les
attaques contre les prétendues embarcations de narcotrafiquants dans les
Caraïbes. L’armée américaine, sous les ordres illégaux de Trump et du nazi
Hegseth, y aurait tué plus d’une centaine de pêcheurs caribéens pauvres, sans
qu’aucune preuve n’établisse qu’ils se livraient à des activités illicites au
moment de leur exécution.
C’est également cette logique qui sous-tend la tentative de
nettoyage ethnique menée par l’ICE. Les migrants que cette force quasi
paramilitaire traîne et humilie font partie de ces êtres considérés comme pas
assez humains : dans la rationalité fasciste, on peut les maltraiter, les
emprisonner sans autre forme de procès et, lorsque cela devient nécessaire, les
éliminer physiquement.
3. Le libéralisme peut cohabiter avec le fascisme
Ceux qui affirment que les extrêmes droites actuelles
seraient « illibérales » se trompent — et cette erreur relève précisément de
cette incapacité à nommer les choses clairement. Elles sont fascistes, point
final.
Le libéralisme n’est pas nécessairement incompatible avec le
fascisme. Dès lors que l’on comprend que le libéralisme, par ce qu’il porte de
liberté négative et par sa tendance à dépolitiser la société, peut faciliter la
logique fasciste, cela devient évident. C’est ce qui s’est produit dans
l’Europe de l’entre-deux-guerres.
Le libéralisme qui nous est parvenu aujourd’hui n’est
d’ailleurs plus celui de tradition républicaine qui, chez des auteurs comme
John Stuart Mill, pouvait encore s’articuler à l’idée d’un peuple
démocratiquement constitué.
Le libéralisme qui a fini par s’imposer à la fin du XIXe
siècle est celui qui privilégie les droits de propriété face à la démocratie.
Lorsqu’il doit choisir, il préfère un régime qui limite les libertés
républicaines mais préserve les profits du grand capital, plutôt qu’un régime
qui restreindrait ces profits au nom de la liberté substantielle des majorités.
Cette forme de libéralisme, comme Mises et Hayek l’ont
clairement compris, peut être parfaitement compatible avec la logique fasciste.
Car, dans les faits, celle-ci est toujours favorable au grand capital.
Un fascisme adapté à l’ère numérique
Ainsi, à une époque où une poignée d’oligarques
technologiques concentrent des fortunes astronomiques et contrôlent tout ce qui
arrive comme « information » sur nos appareils numériques, tout en achetant
directement certains présidents — comme Trump — et en imposant d’autres par une
manipulation massive sur les réseaux sociaux — Milei, Kast, De la Espriella et
d’autres —, c’est bien un fascisme renouvelé qui est à l’œuvre.
Un fascisme mis à jour pour s’adapter aux dynamiques
communicationnelles du numérique. Mais qui poursuit, au fond, le même objectif
que le fascisme classique, compris comme une réponse du capitalisme en temps de
crise : garantir les privilèges, le pouvoir et les marges d’accumulation des
élites propriétaires.
Traduction Moulouwa T.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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