Le socialisme et la crise sociale de l’Occident
Par Pedro Barragán
Les Trente Glorieuses : un équilibre historique
Au cours des trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre
mondiale, les économies capitalistes développées ont connu une période
exceptionnelle de croissance économique, d’augmentation de la productivité et
d’amélioration généralisée des conditions matérielles d’existence. L’expansion
de l’emploi industriel, le renforcement de la négociation collective, la mise
en place de vastes systèmes publics d’éducation, de santé et de protection
sociale, ainsi qu’une fiscalité bien plus progressive, ont permis qu’une part
significative de la croissance se traduise par une hausse des salaires et du
bien-être des classes populaires.
Cet équilibre n’était toutefois pas une conséquence
naturelle du capitalisme. Il résultait de circonstances historiques très
précises : la reconstruction de l’Europe après la guerre, la forte productivité
de l’industrie manufacturière, la puissance du mouvement ouvrier, mais aussi
l’existence même d’un bloc socialiste, qui contraignait les élites occidentales
à accepter d’importantes concessions sociales afin de préserver la stabilité
politique. L’État-providence fut, dans une large mesure, le produit d’un rapport
de forces favorable au travail, difficilement compréhensible en dehors de ce
contexte historique.
Cet équilibre a commencé à se briser à la fin des années
1970.
Le tournant néolibéral
La révolution néolibérale portée par Ronald Reagan et
Margaret Thatcher a ouvert une nouvelle période, caractérisée par la
libéralisation financière, les privatisations, la déréglementation des marchés
du travail, la réduction de la capacité redistributive de l’État et
l’internationalisation croissante du capital. Sous couvert d’accroître
l’efficacité économique, le pouvoir de négociation du travail s’est
progressivement affaibli, tandis que le capital financier acquérait une
influence sans précédent.
Les conséquences de cette transformation sont aujourd’hui
manifestes. Dans la plupart des économies occidentales, la part des salaires
dans le revenu national a diminué, tandis que la concentration des richesses
atteint des niveaux inconnus depuis le début du XXᵉ siècle. Les profits des
entreprises et les revenus du capital ont progressé bien plus vite que les
salaires, pendant que la spéculation financière prenait une place croissante au
détriment de l’investissement productif.
L’économie s’organise désormais de plus en plus autour des
intérêts du capital financier et des grands fonds d’investissement
internationaux. La rentabilité à court terme est devenue le critère dominant
qui guide des décisions d’entreprise affectant des millions de travailleurs.
Des entreprises parfaitement viables sur le plan productif sont délocalisées
afin de réduire les coûts salariaux ; des secteurs industriels entiers
disparaissent parce qu’ils offrent des rendements financiers plus faibles ; et
l’investissement se concentre toujours davantage sur des activités
spéculatives, peu capables de créer des emplois de qualité.
Désindustrialisation et précarité
La désindustrialisation d’une grande partie de l’Europe et
de vastes régions des États-Unis constitue l’une des expressions les plus
visibles de ce processus. Des millions d’emplois industriels relativement
stables ont été remplacés par des activités plus précaires, moins bien
rémunérées et offrant moins de possibilités d’organisation syndicale. La perte
du tissu productif n’a pas seulement réduit les salaires et les perspectives
professionnelles : elle a également affaibli la souveraineté économique de nombreux
pays.
Dans le même temps, le logement a progressivement cessé
d’être considéré comme un droit social pour devenir un actif financier. Des
fonds d’investissement, de grandes institutions financières et des sociétés
immobilières contrôlent une part croissante du marché résidentiel dans de
nombreuses villes occidentales, alimentant une flambée des prix qui exclut de
larges pans de la population de l’accès à un logement digne. Une part toujours
plus importante du salaire des nouvelles générations est désormais consacrée au
paiement des loyers ou des crédits immobiliers, réduisant leur capacité
d’épargne et entravant toute perspective de mobilité sociale.
La marchandisation de la vie quotidienne
Le même processus s’observe dans d’autres domaines
essentiels de la vie quotidienne. L’enseignement supérieur devient plus coûteux
; la santé publique subit des vagues continues de privatisation ou de
sous-financement ; les systèmes publics de retraite font l’objet de pressions
permanentes visant à en réduire la portée ; et l’emploi stable cède la place à
des formes toujours plus répandues de travail temporaire, de sous-traitance et
d’activité sur les plateformes numériques.
La contradiction est difficile à masquer. Jamais les forces
productives n’avaient atteint un tel niveau de développement. La révolution
numérique, l’automatisation, l’intelligence artificielle, les biotechnologies
ou la robotique démultiplient la capacité productive de l’humanité. Pourtant,
cette richesse potentielle ne se traduit pas automatiquement par une
amélioration équivalente des conditions de vie de la majorité de la population.
Au contraire, une part croissante des gains de productivité finit par se
concentrer dans les profits des entreprises, les grandes fortunes et la
valorisation des actifs financiers.
Une crise de légitimité
Cette évolution n’est pas une anomalie, mais une
manifestation des contradictions inhérentes au capitalisme dans sa phase
contemporaine. L’extraordinaire développement des forces productives entre en
conflit avec des rapports de production principalement orientés vers la
rentabilité privée et l’accumulation du capital. L’économie dispose des
capacités matérielles nécessaires pour garantir des niveaux très élevés de
bien-être collectif, mais la distribution de cette richesse reste soumise à des
mécanismes qui favorisent sa concentration.
Cette situation explique le malaise politique grandissant
qui traverse de nombreuses démocraties occidentales. La dégradation des
perspectives d’ascension sociale, la précarisation de l’emploi, l’augmentation
des inégalités et le sentiment que les décisions économiques échappent au
contrôle démocratique alimentent une profonde crise de légitimité.
Le retour de la question socialiste
Dans ce contexte, le socialisme réapparaît comme une
proposition visant à reprendre démocratiquement le contrôle des grands
processus économiques. Il ne s’agit pas seulement de redistribuer une richesse
déjà créée : il s’agit de décider collectivement de l’organisation de la
production, de l’orientation des investissements, des secteurs à considérer
comme stratégiques et des moyens de garantir que les progrès technologiques
extraordinaires profitent à l’ensemble de la société, plutôt qu’aux seuls
détenteurs du capital.
L’expérience du socialisme chinois n’offre pas de réponses
automatiquement transposables aux sociétés occidentales, dont les conditions
historiques et institutionnelles sont profondément différentes. Elle montre
toutefois que la politique peut encore jouer avec succès un rôle dirigeant dans
l’économie, que la planification peut coexister avec l’innovation et que le
développement technologique ne doit pas nécessairement être soumis
exclusivement aux intérêts du capital financier.
C’est précisément pourquoi le principal objectif du
socialisme occidental doit être de reconstruire une économie dans laquelle le
progrès technique soit de nouveau mis au service du travail, du bien-être
collectif et de la démocratie économique — et non de l’accumulation illimitée
des richesses par une minorité.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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