Des fissures par où s’infiltre la lumière

Par Jorge Elbaum

Donald Trump a reconnu la défaite militaire dans sa guerre contre la République islamique. Pour masquer cette débâcle, il a annoncé le début d’une « guerre économique » qui aura prochainement son propre « Jour J », en référence au débarquement de Normandie du 6 juin 1944. Simultanément, alors que les troupes de la Fédération de Russie poursuivent leur lente avancée vers l’ouest, le front intérieur de Volodymyr Zelensky se fissure sous l’effet de l’exigence d’élections formulée par son ancien ministre de la Défense, Mykhailo Fedorov, limogé en juillet dernier.

Une même mutation internationale

Les guerres en Europe orientale et dans le golfe Persique relèvent de la même transformation internationale. Ces deux conflits expriment une seule et même transition stratégique : l’affaiblissement de l’unilatéralisme américain, l’érosion de l’eurocentrisme culturel et l’émergence d’une Majorité globale qui n’accepte plus passivement les règles dictées depuis Washington et Bruxelles.

Dans ces deux guerres apparaît, en outre, un paradoxe révélateur : celui qui dispose d’une immense machine militaire capable de détruire presque tout ne possède pas, pour autant, la capacité de façonner une architecture hégémonique.

En Europe orientale, les 32 pays de l’OTAN n’ont pas réussi à vaincre la Fédération de Russie, ni à détruire son économie, malgré l’imposition de 21 trains de sanctions représentant 28 000 mesures punitives et pénalités. Dans le golfe Persique, la pression des États-Unis n’a produit ni changement de régime ni accord durable. La Maison-Blanche conserve le pouvoir de punir, mais elle ne dispose plus de l’autorité géopolitique nécessaire pour imposer de nouveaux équilibres.

Cette incapacité accélère la défiance des monarchies du Golfe, qui prennent désormais acte de l’impuissance de Washington. Si Trump ne peut protéger ses partenaires, sécuriser le détroit d’Ormuz ni imposer une issue politique à Téhéran, une question devient inévitable : que valent réellement les bravades tonitruantes de son dirigeant ?

La crise américaine dépasse le terrain militaire

Le problème de Washington n’est pas seulement militaire : il est politique, symbolique et moral. La puissance qui promettait de défendre les normes internationales apparaît désormais associée à des guerres sans issue, à des sanctions permanentes et à des interventions sélectives.

Cette crise de légitimité mondiale révèle également sa fragilité intérieure : endettement croissant, déficit commercial persistant, hypertrophie militaire et dépendance à une logique spéculative qui relègue la production au second plan.

Dans El tiempo del mundo, Fernand Braudel caractérise cette situation comme « l’expansion financière terminale » d’un acteur hégémonique. À ce stade, une puissance incapable de diriger par la production et le consensus recourt à la coercition militaire, à la mise au pas économique et à l’extraction financière.

L’Amérique latine dans le viseur

C’est à travers cette grille de lecture qu’il faut interpréter les conflits actuels et leurs conséquences pour l’Amérique latine et les Caraïbes. En perdant de son efficacité et de son poids en Eurasie, le pouvoir américain réoriente son contrôle vers l’hémisphère occidental : il enlève des chefs d’État, intervient dans des processus électoraux souverains, maintient un siège génocidaire contre Cuba, impose des droits de douane, favorise la judiciarisation de dirigeants populaires — comme dans le cas de Cristina Kirchner — et exerce une pression grossière afin de limiter les liens latino-américains avec la Chine.

L’ancien « arrière-cour » réapparaît, pour le narco Rubio, comme le refuge d’une hégémonie blessée. La bataille autour des semi-conducteurs et la pression exercée sur les systèmes de paiement alternatifs montrent que l’affrontement ne se joue plus seulement sur les champs de bataille. Il se livre aussi dans les banques centrales, les corridors maritimes, les plateformes numériques et les accords d’infrastructure.

Pékin élargit son espace diplomatique

Les échecs de Trump, ajoutés à la chute libre de certains de ses pantins latino-américains, tels que Javier Milei et José Antonio Kast, facilitent le jeu diplomatique de la République populaire de Chine. Pékin capitalise sur l’usure occidentale et renforce sa présence dans le Sud global, tout en développant une diplomatie fondée sur le respect de la souveraineté.

Parallèlement, la Chine accorde des crédits destinés aux infrastructures, stimule les investissements directs étrangers et propose des financements alternatifs aux prêts léonins du FMI et de la Banque mondiale. La Nouvelle Banque de développement des BRICS, la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures et l’élargissement des BRICS+ témoignent d’une construction encore inachevée, mais politiquement significative : pour la première fois depuis des décennies, la périphérie trouve des interlocuteurs capables de contester, au moins partiellement, le monopole financier issu de Bretton Woods.

Alors que Washington exige l’alignement et punit les désobéissances, Pékin propose l’association, le respect civilisationnel et un accès potentiel aux chaînes technologiques. Cette offre n’est pas exempte de tensions ni d’asymétries, mais elle élargit la marge de manœuvre de l’Amérique latine et des Caraïbes sans compromettre son indépendance stratégique.

La Chine privilégie des articulations pragmatiques. Elle n’impose pas de candidats politiques, ne finance pas de partis, n’envahit pas et ne promeut pas l’emprisonnement de dirigeants populaires. Sur le plan économique, toutefois, la multipolarité peut étendre la souveraineté tout en consolidant la reprimarisation des économies. Ce dilemme dépend de l’orientation politique et de la capacité de l’Amérique latine et des Caraïbes à définir ses propres priorités de développement.

Devenir sujet de son destin

Pour le continent, la transition ouvre à la fois une possibilité et un danger : diversifier ses alliances et reconquérir sa souveraineté, ou confondre la multipolarité avec une émancipation automatique. L’Amérique latine et les Caraïbes ne peuvent se contenter d’observer le déplacement des plaques tectoniques ; elles doivent agir comme sujet politique, et non comme décor d’un bras de fer extérieur.

Cette souveraineté effective exige davantage qu’une diversification commerciale. Elle suppose des institutions régionales capables de coordonner les positions, de protéger les ressources stratégiques, de soutenir des politiques industrielles et de réduire la vulnérabilité financière extérieure.

Sans articulation continentale, chaque pays négocie isolément face à des puissances bien plus grandes. Avec une coordination réelle, la région peut transformer son poids démographique, énergétique, alimentaire et environnemental en capacité stratégique.

Aucune architecture régionale ne sera toutefois suffisante sans une transformation de la manière dont elle se pense elle-même. Si l’Amérique latine et les Caraïbes continuent de s’imaginer comme une périphérie inévitable, toute transformation les trouvera en position défensive.

À l’inverse, si elles retrouvent une imagination politique propre, celle de la Patria Grande, elles pourront intervenir sur le nouvel échiquier non seulement comme fournisseurs de matières premières, mais comme espace de pensée, de production, de science, de technologie, d’énergie, de biodiversité et de diplomatie souveraine.

L’Ukraine et l’Iran sont les fissures d’un régime géopolitique qui tente de survivre par une violence de moins en moins efficace. La question décisive n’est plus de savoir si le monde sera unipolaire ou multipolaire, mais quelle place y occuperont les peuples historiquement subordonnés.

Pour l’Amérique latine et les Caraïbes, l’alternative est claire : demeurer un territoire de rivalités étrangères ou devenir le sujet de son propre destin. La périphérie ne cessera pas de l’être par décret géopolitique, mais par décision historique.

Pour paraphraser Leonard Cohen : « Il y a une fissure dans toute chose ; c’est ainsi qu’entre la lumière. »

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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