L’infaillibilité des « fallutos »
Par Javier Tolcachier
« Falluto » est un terme familier employé dans plusieurs
pays d’Amérique latine pour désigner l’attitude d’une personne qui ne tient pas
ses engagements. Il sert aussi à dénoncer l’hypocrisie ou la déloyauté de
quelqu’un. La « fallutería » — cette propension à trahir sa parole —
apparaît comme une conduite habituelle lorsqu’on compare les promesses faites
par certains candidats à ce qui se produit une fois qu’ils sont élus.
Cette façon d’agir explique largement le divorce croissant
entre la population et ceux qui prétendent se consacrer à la gestion des
affaires publiques. Pire encore, elle constitue l’une des principales raisons
pour lesquelles les majorités s’éloignent de l’activité politique, qu’elles
considèrent, à juste titre, comme fondamentalement dépourvue de probité.
Le comportement « falluto » n’a évidemment rien de nouveau.
Dès les années 1980 et 1990, les hérauts du prétendu « libre marché » —
euphémisme destiné à glorifier le privé et à ouvrir la voie à l’aliénation des
biens publics — promettaient que les privatisations et les coupes dans les
droits sociaux inscrits aux budgets publics guériraient les plaies béantes de
la misère et de l’inégalité.
Les conséquences réelles se sont fait sentir à la fin du
siècle dernier, jetant des millions de personnes dans le désespoir et
l’angoisse.
Le « il n’y a pas d’alternative » de Margaret Thatcher
n’était, en vérité, que l’écho tardif des doctrines promues par Friedrich von
Hayek et par ce que l’on appelle l’École autrichienne, où résonnaient avec
force les idées de l’économiste et philosophe Ludwig von Mises. Selon
Wikipédia, Mises soutenait que l’économie de marché libre non seulement
surpasse tout système planifié par l’État, mais qu’elle constitue, en
définitive, le fondement même de la civilisation.
Ce que ces postulats passent sous silence, en revanche,
c’est que la concentration des revenus et de la propriété, la cartellisation
des entreprises et l’exploitation du travail d’autrui, parmi d’autres facteurs,
privent de toute réalité le concept même de « liberté ».
C’est ainsi qu’aujourd’hui, les prétendus « libertariens » —
qui ont dérobé sur le plan sémantique une notion historiquement défendue par
l’anarchisme — persistent à fonder leurs pratiques et leurs proclamations sur
des idéologèmes usés, tels que la « théorie du ruissellement ». Selon celle-ci,
les profits d’un petit nombre, d’un très petit nombre, finiraient avec le temps
par atteindre tout le monde.
Entre-temps, il revient à tous de s’appauvrir et de perdre
des droits.
En somme, une théorie « falluto » qui, peu après
sa mise en œuvre, révèle la précarisation impitoyable de ceux qui, avec une
forte dose de foi naïve, ont soutenu l’ascension de personnages appuyés par des
financiers, des magnats de la technologie et des agents néocoloniaux. Rien de
nouveau, si ce n’est l’augmentation démesurée de la désinformation rendue
possible par l’usage massif des technologies numériques à cette fin.
Fausses dichotomies et fausses alternatives
La « fallutería » constitue une habitude des
minorités fortunées, qui s’en servent pour justifier l’injustifiable, ainsi que
de leurs employés politiques de droite, qui y recourent pour gagner leur
sympathie et leur soutien. Mais elle n’est pas l’apanage exclusif des secteurs
conservateurs.
Il en est aussi qui, depuis des positions prétendument
progressistes, promettent ce qu’ils savent ne pas pouvoir accomplir — du moins
en respectant les paramètres du capitalisme dans les conditions actuelles —
afin de s’attirer les faveurs de la multitude. D’autres se taisent, passant
sous silence les mesures radicales qu’il faudrait prendre pour transformer la
situation des majorités, par crainte d’être livrés au lynchage public par la
machine médiatico-judiciaire, fort opportunément huilée par les secteurs où se
concentre le pouvoir économique.
La réalité est que le corps social se trouve aujourd’hui
fragmenté, désarticulé. Le désespoir individuel ne conduit pas à l’unité des
secteurs populaires qui, quelles que soient les nouvelles modalités, finissent
toujours par perdre. La compétition et la différence dominent, stimulées par le
pouvoir afin de créer des divisions et d’affaiblir toute possibilité de
changement.
Très loin de la proclamation naturaliste de la « survie du
plus fort », le jeu actuel, dont les cartes sont truquées et les gagnants
désignés à l’avance, pousse chacun à lutter pour être « le moins faible ».
C’est ainsi que s’affaiblit la chaîne de solidarité nécessaire pour briser le
cycle de l’obéissance à un (dés)ordre immoral.
Pourtant, les modèles aujourd’hui présentés comme des
alternatives affichent eux aussi de graves défauts. La Chine, par exemple, se
vante à juste titre d’avoir sorti de la pauvreté des millions de citoyens et de
paysans. Mais elle omet de préciser que l’envers de son modèle d’exportation à
bas coût — celui qui lui a permis d’attirer les richesses — fut la plongée de
millions de personnes, dans d’autres pays, dans le chômage et l’instabilité
professionnelle.
Les théocraties, les autocraties, les bureaucraties, et
encore moins les démocraties occidentales mensongères, ne constituent pas
davantage des exemples à suivre. Que reste-t-il donc qui puisse indiquer un
chemin vers l’avenir, face à ce panorama de désarroi, d’incertitude et de
désagrégation sociale ?
Fausses élections, manipulation et promesses
Bien qu’une large part de la militance politique
progressiste soit consciente de leurs immenses défauts, aujourd’hui
archiconnus, elle s’efforce encore de gagner des élections. Le mot d’ordre
consiste à empêcher la droite de l’emporter et de s’emparer du contrôle des
ressources dont l’État dispose encore — surtout de la légitimité supposée que
celui-ci confère à la personne à qui est provisoirement attribuée sa direction,
au nom d’une « volonté populaire » elle-même tout aussi supposée.
Au-delà de l’idéologie, cet effort militant est peut-être
aussi lié, en partie, à la possibilité d’obtenir un emploi rémunéré. Il n’y a
là rien de répréhensible, dans une région où la subsistance devient chaque jour
plus difficile.
Mais le problème est que l’on continue à croire — ou du
moins à proclamer — que la démocratie demeure le meilleur système, qu’il
n’existe pas d’alternative à la démocratie, laquelle est réduite à une simple
formalité électorale… et ainsi de suite.
Il faut pourtant se poser, avec un minimum de sens du réel,
quelques questions essentielles : s’agit-il de véritables élections ou de
farces dans lesquelles le peuple vote sans décider ? S’agit-il d’une démocratie
réelle ou d’une fiction qui maintient l’échafaudage d’un système
antidémocratique ? Peut-on condamner le peuple à un nouvel exercice de « fallutería »
en lui promettant le ciel à court terme sans modifier les règles
fondamentales ?
Les réponses sont aussi évidentes que douloureuses. Il n’y a
aucune vérité dans cette démocratie formelle, où le pouvoir de décision reste
entre les mains des minorités.
Comment, dès lors, ouvrir une nouvelle étape vers une
démocratie réelle, vers la déconcentration du pouvoir ?
Dans un tissu social en lambeaux, seuls de nouveaux
principes peuvent contribuer à renforcer le tissu humain et ses membres, à
partir de la base même de la société. Des valeurs venues de l’avenir, non des
gloires passées. Des valeurs humanistes, qui placent l’être humain au centre de
toute l’organisation sociale. Des valeurs présentes dans toutes les cultures et
qui commencent aussi à se manifester dans certaines régions, bien qu’elles
soient quotidiennement obscurcies par la monstruosité de l’antihumanisme.
Il est nécessaire de fuir le mirage selon lequel les
dirigeants résoudront l’avenir. Les dieux, les forces célestes ou les fantômes
ne fourniront pas davantage de solutions. Rien ne dispense chaque individu de
sa propre responsabilité, essentiellement intentionnelle, humaine, collective
et située dans le temps. Encore faut-il faire naître des projets, des images
capables d’impulser et d’orienter l’action.
Le penseur humaniste Silo l’exprime avec éloquence dans son
livre Lettres à mes amis :
« C’est l’image et la représentation d’un avenir possible et
meilleur qui permettent la transformation du présent et rendent possible toute
révolution et tout changement. La pression de conditions oppressives ne suffit
donc pas à mettre le changement en marche ; il faut encore comprendre que ce
changement est possible et qu’il dépend de l’action humaine. »
Ainsi, tandis que vous commencez à vous mobiliser et à
créer, avec d’autres, des espaces d’humanité, méfiez-vous des « fallutos »
qui vous invitent à vous démobiliser et à leur laisser la tâche. Regardez d’un
œil critique les discours tonitruants qui promettent des solutions rapides.
Leur seule infaillibilité réside dans le fait qu’ils vous
trahiront.
Traduction Moulouwa T.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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