Quand un BUT vaut plus qu’une vie

Par Pedro Pozas Terrados

Il y a des jours où un pays entier semble s’arrêter. Les rues se vident, les bars se remplissent, les familles se rassemblent devant un écran et des millions de personnes retiennent leur souffle au même instant. L’équipe nationale joue. Notre équipe joue. Des drapeaux aux balcons, des maillots, des écharpes, des voyages de centaines, voire de milliers de kilomètres, des billets qui peuvent coûter une petite fortune et des célébrations prêtes pour une éventuelle victoire. Pendant quatre-vingt-dix minutes, de nombreuses différences disparaissent. Des personnes qui ne se sont jamais vues s’embrassent lorsqu’un but arrive. Gauche et droite, riches et pauvres, jeunes et moins jeunes crient ensemble. Tout un pays peut devenir, pendant quelques heures, une seule voix.

Et je me demande : si nous sommes capables de nous unir ainsi pour un ballon, pourquoi ne sommes-nous pas capables de nous unir pour défendre une vie ?

Je n’ai rien contre le football. Le sport peut être beau, émouvant et une forme extraordinaire de vivre-ensemble. Le problème commence lorsque nous observons les priorités de notre société et découvrons une contradiction difficile à justifier. Alors que le football professionnel brasse des sommes gigantesques, alors que certains joueurs gagnent des salaires qu’une famille ouvrière ne réunirait pas en plusieurs vies, alors que des fortunes sont dépensées pour les transferts, les droits télévisés, la publicité, les stades et les compétitions, des millions d’êtres humains continuent de lutter pour obtenir quelque chose d’aussi élémentaire que de l’eau potable, de la nourriture, une école, des médicaments ou un centre de santé.

Un footballeur marque un but et des millions de personnes sautent de joie. Un indigène tombe malade parce que sa communauté ne dispose pas de soins de santé et cela n’occupe que quelques lignes dans un journal, si tant est que cela y apparaisse. Une équipe perd une finale et nous voyons des larmes, de l’indignation, des débats pendant des jours et des supporters affirmant qu’il s’agit d’une tragédie. Mais une communauté autochtone perd ses terres, sa forêt, sa rivière, sa langue ou même ses enfants à cause de maladies évitables, et le monde continue comme si rien ne s’était passé.

Quelle échelle de valeurs avons-nous construite ?

Dans de nombreux endroits de la planète, les peuples autochtones continuent d’être abandonnés par les mêmes États qui devraient les protéger. Des communautés entières survivent sans eau potable, sans soins de santé dignes, sans écoles adéquates, sans routes praticables, et voient leurs territoires ancestraux envahis, contaminés ou exploités. Ce sont des peuples qui, depuis des générations, protègent des forêts, des rivières et des écosystèmes aujourd’hui essentiels pour lutter contre la crise climatique et préserver la biodiversité. Pourtant, lorsqu’ils revendiquent leurs droits, ils reçoivent trop souvent le silence, l’abandon, des promesses non tenues ou la répression.

Et pendant ce temps, le spectacle continue.

Nous ne devrions pas nous demander combien gagne un footballeur pour le désigner individuellement comme coupable. Le véritable problème est bien plus profond. Nous devons nous demander quelle société nous avons construite pour considérer comme normal que le divertissement puisse brasser des fortunes immenses tandis que garantir des droits humains fondamentaux semble toujours trop coûteux.

Pour construire un grand stade, les investissements apparaissent. Pour organiser une compétition internationale, sponsors, entreprises et administrations se mobilisent. Pour payer les droits télévisés, des millions surgissent. Pour recruter une star, des chiffres astronomiques sont alignés. Mais lorsqu’une communauté demande un puits, une petite école, une ambulance, des médicaments ou un dispensaire, surgissent alors les difficultés, les dossiers, les compétences administratives, le manque de budget et les promesses éternelles.

Pour le spectacle, il y a urgence. Pour la pauvreté, il y a patience. Pour le business, il y a de l’argent. Pour les oubliés, il y a des excuses.

Peut-être le plus inquiétant est-il de constater notre extraordinaire capacité à nous mobiliser lorsque nous le voulons. Si notre équipe atteint une finale, des milliers de personnes parcourent des kilomètres, achètent des billets d’avion, paient des hôtels, acquièrent des maillots et des tickets, et attendent pendant des heures pour entrer dans un stade. Les places se remplissent. Les villes installent des écrans géants. Les médias retransmettent chaque détail. Les autorités déploient des dispositifs spéciaux. Si la victoire arrive, des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue.

Alors je me demande à nouveau : où sont ces foules lorsqu’une forêt est détruite ? Où sont-elles lorsqu’une communauté autochtone demande de l’eau ? Où sont-elles lorsque la santé publique se dégrade ? Où sont-elles lorsque nos aînés attendent des mois pour être pris en charge ? Où sont-elles lorsque la corruption vole des ressources qui appartiennent à tous ? Où sont-elles lorsqu’une famille doit choisir entre remplir le réfrigérateur ou payer l’électricité ?

Nous nous indignons parce qu’un arbitre n’a pas sifflé un penalty. Nous crions de colère parce que notre équipe a perdu. Nous débattons pendant des heures d’une composition d’équipe. Nous analysons une action sous dix angles de caméra pour déterminer si un joueur était hors-jeu de quelques centimètres.

Si seulement nous examinions avec la même précision les comptes publics. Si seulement nous utilisions la VAR de la conscience pour passer en revue la corruption. Si seulement nous repassions encore et encore les images d’une communauté sans eau jusqu’à ce que quelqu’un assume ses responsabilités. Si seulement nous remplissions les places pour exiger des hôpitaux dignes, une éducation publique de qualité, la protection de nos aînés, un logement accessible, le respect des peuples autochtones et la défense des écosystèmes.

Car il est paradoxal qu’un supporter puisse ressentir comme sienne la défaite de onze joueurs millionnaires qui ne savent même pas qu’il existe, et rester pourtant indifférent à la souffrance de personnes qui vivent à quelques kilomètres de chez lui.

Le football nous montre quelque chose d’extraordinairement important : la société sait s’unir. Nous savons nous émouvoir ensemble. Nous savons remplir les rues. Nous savons élever la voix. Nous savons nous mobiliser. Nous savons ressentir que nous appartenons à quelque chose de commun.

Le problème n’est donc pas que nous en soyons incapables. Le problème est de savoir pour quelles causes nous décidons de le faire.

Imaginons un instant qu’une société défende son système de santé publique avec la même passion qu’elle défend les couleurs de son équipe. Qu’elle exige la transparence politique avec la même intensité qu’elle réclame la justice arbitrale. Qu’elle descende dans la rue pour une communauté autochtone expulsée de son territoire comme elle le fait pour célébrer un championnat. Que les médias consacrent à la pauvreté, à l’environnement, à la science, à l’éducation ou aux droits humains une partie des interminables heures qu’ils consacrent chaque jour au football.

Quelque chose changerait. Et beaucoup.

Nous devrions aussi nous demander ce que nous enseignons à nos enfants. Ils connaissent les noms, les salaires, les numéros et les statistiques des grands footballeurs. Ils savent qui a marqué un but lors d’une finale disputée il y a des années. Mais ils n’ont peut-être jamais entendu parler des peuples autochtones qui disparaissent, des défenseurs de l’environnement assassinés pour avoir protégé leurs territoires, des communautés qui préservent certains des derniers grands massifs forestiers de la planète, ni des millions de personnes qui survivent dans des conditions que nous n’accepterions jamais pour nous-mêmes.

Il ne s’agit pas de cesser de célébrer un but. Il s’agit d’apprendre aussi à nous indigner face à une injustice. Il ne s’agit pas de fermer les stades. Il s’agit d’ouvrir les yeux. Il ne s’agit pas d’enlever la joie aux gens, car la vie est souvent assez dure et nous avons tous besoin de moments de célébration. Il s’agit de se demander pourquoi cette immense capacité d’union disparaît lorsque le match se termine.

Lorsqu’une équipe gagne une compétition importante, nous disons avec fierté : « Nous avons gagné ». Nous avons gagné, même si nous n’avons pas couru une seule minute sur la pelouse. Nous ressentons la victoire comme la nôtre parce que nous croyons faire partie de quelque chose de collectif. Comme il serait beau de pouvoir dire aussi :

Nous avons fait en sorte qu’aucune communauté ne manque d’eau. Qu’aucun enfant ne soit privé d’école. Nous avons défendu notre système de santé publique et chassé la corruption de nos institutions. Nous avons protégé les peuples autochtones et reconnu leurs droits. Nous avons fait en sorte que personne ne soit invisible. Voilà des victoires dignes de remplir les places. Voilà des championnats qui mériteraient une célébration nationale.

Car une société ne devrait pas se mesurer au nombre de trophées qu’elle expose dans une vitrine, mais à la manière dont elle traite ceux qui ont le moins, ceux qui n’ont pas de pouvoir, ceux que personne n’écoute.

Peut-être qu’un jour nous comprendrons qu’il existe des matchs bien plus importants que ceux qui se jouent pendant quatre-vingt-dix minutes. Le match contre la pauvreté est en cours. Contre la corruption. Contre les inégalités. Contre la destruction de la nature. Contre l’abandon des peuples autochtones. Contre la dégradation des services publics. Contre notre propre indifférence. Et ce match n’a pas de spectateurs. Nous jouons tous.

Il n’y aura pas de prolongation pour une culture autochtone qui disparaît. Il n’y aura pas de match retour pour une forêt détruite. Il n’y aura pas de transfert millionnaire capable d’acheter une espèce éteinte. Il n’y aura pas de trophée capable de rendre la vie à celui qui est mort faute d’avoir eu accès à des soins de santé dignes.

Profitons du football. Célébrons un but. Serrons dans nos bras la personne à côté de nous lorsque notre équipe gagne. Mais lorsque le match se termine, lorsque les lumières du stade s’éteignent et que les drapeaux sont rangés, souvenons-nous qu’à l’extérieur, un autre score continue d’exister. Celui de l’humanité. Et sur ce tableau-là, nous sommes encore en train de perdre.

Car la question la plus dérangeante n’est peut-être pas combien d’argent brasse le football ni combien gagne une star. La véritable question est la suivante : que se passerait-il si nous défendions la dignité humaine avec la même passion que nous défendons un maillot ?

Peut-être alors remplirions-nous les rues non seulement pour célébrer le fait que des joueurs ont soulevé une coupe, mais pour célébrer quelque chose d’infiniment plus grand : qu’aucun être humain n’a été laissé de côté.

Et ce jour-là, nous aurons enfin gagné le match le plus important de notre histoire. Le match de l’humanité.

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial. 

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