Un monde de classes déclassées
Par Oleg Yasinsky
Ce que nous vivons n’est pas une simple crise culturelle ou
morale. C’est une entreprise méthodique de démolition de la conscience sociale.
Le capitalisme contemporain ne se contente plus d’exploiter : il désarme, il
abrutit, il reprogramme.
Et il le fait avec la complicité active de ceux qui
prétendent analyser la société. Une partie importante des sciences sociales ne
sert plus à comprendre le monde, mais à le rendre acceptable tel qu’il est.
Quand les pauvres savaient qu’ils l’étaient
Il fut un temps où les classes sociales existaient
concrètement, visiblement, sans fard. Les pauvres ne ressemblaient pas aux
riches — et surtout, ils ne cherchaient pas à les imiter à tout prix.
Mais ils possédaient ce qui fait aujourd’hui défaut : une
conscience de classe. Ils savaient que leur condition n’était ni naturelle ni
juste. Et ils se battaient. Les droits sociaux que beaucoup considèrent
aujourd’hui comme acquis ont été arrachés par ces luttes, souvent au prix du
sang.
Le grand camouflage
Aujourd’hui, les inégalités ont explosé. Jamais dans
l’histoire une minorité n’a concentré autant de richesses. Et pourtant, jamais
elles n’ont été aussi invisibilisées.
Pourquoi ? Parce que le système a changé de stratégie. Il ne
cache plus la misère : il la maquille. Il ne supprime pas les classes : il les
dissout dans l’illusion.
Le message est simple et redoutablement efficace : vous êtes
peut-être pauvres, mais vous pouvez avoir l’air riches. Et cela doit vous
suffire.
Une société sous anesthésie
Pour que ce mensonge fonctionne, il faut désactiver la
pensée critique. C’est chose faite. Médias de masse et réseaux sociaux
diffusent en continu une fiction : celle d’un monde où chacun aurait sa chance.
Pendant ce temps, les causes structurelles des inégalités
disparaissent du débat. Les ONG institutionnalisées et les fondations financées
par les grandes entreprises fragmentent les luttes, morcellent les colères,
neutralisent toute remise en cause globale.
Le capitalisme n’est plus un système à combattre : il
devient un horizon indépassable.
Le triomphe du vide
La réussite individuelle est devenue une injonction. Exister
ne suffit plus : il faut réussir, ou au moins en donner l’illusion.
Les réseaux sociaux ont transformé les individus en
vitrines. Chacun devient le produit de sa propre mise en scène. Les « likes »
remplacent la dignité, la visibilité remplace la réalité.
Dans ce théâtre permanent, la vérité n’a plus de valeur.
Seule compte l’image.
S’endetter pour exister
Le système offre alors une béquille : le crédit. Puisqu’il
faut paraître, autant s’endetter pour y parvenir. Des millions de personnes
vivent ainsi dans une fuite en avant permanente, prisonnières d’un modèle qui
les écrase tout en leur vendant le rêve de l’ascension.
Même le faux devient accessible : photos retouchées, vies
scénarisées, luxe simulé. L’illusion n’est plus une exception — elle est
devenue la norme.
D’une pathologie à une norme mondiale
Ce qui, hier encore, pouvait sembler grotesque — exhiber de
faux signes de richesse, simuler un statut social — s’est généralisé à
l’échelle planétaire.
Ce n’est pas une dérive marginale. C’est le cœur du système.
La fabrique des monstres politiques
Dans une société privée de conscience de classe, saturée
d’illusions et vidée de sens, le terrain est idéal pour les pires dérives
politiques.
Des figures autoritaires accèdent au pouvoir par les urnes.
Non pas malgré le système, mais grâce à lui. Elles prospèrent sur l’ignorance,
la frustration et la confusion qu’il a lui-même produites.
Sortir de l’imposture
Nous vivons dans une société déclassée, au sens le plus
profond : une société qui a perdu toute conscience d’elle-même. Une société qui
confond apparence et réalité, réussite individuelle et émancipation collective.
Ce système ne tient que parce que nous avons été dépossédés
de notre mémoire, de notre lucidité et de notre capacité à agir ensemble.
Les retrouver n’est pas une option. C’est une nécessité
politique.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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