Les vaches ne peuvent pas se tromper
Par Freddy Fernández
La Terre est plate. Et si vous en doutez, c’est que vous
êtes complice — comme des centaines de millions d’autres — d’une conspiration
mondiale impliquant gouvernements, scientifiques, enseignants, prêtres, pilotes
et marins, tous ligués pour cacher la vérité.
Ce délire, aussi grotesque soit-il, n’est plus anecdotique.
Il est revendiqué, diffusé, assumé. Comme l’idée selon laquelle les vaccins
seraient un instrument de contrôle de masse, administré par une alliance
occulte à l’échelle planétaire. L’absurde ne se contente plus d’exister : il
s’organise, se propage et s’impose dans l’espace public.
Le résultat est une fracture profonde : celle du socle
commun qui permet aux sociétés de fonctionner. Sans références partagées, sans
minimum de réalité commune, le dialogue devient impossible. On ne débat plus :
on juxtapose des croyances.
Les mots eux-mêmes se délitent. Le savoir est disqualifié,
suspecté, assimilé à une manipulation. L’expertise devient une preuve de
culpabilité. Dès lors, un partisan de la Terre plate vaut un astrophysicien.
Pire : il peut « gagner » le débat — non par la force des arguments, mais par
celle des algorithmes et des « likes ».
Car c’est là que se joue le basculement. Les plateformes
numériques ne corrigent pas l’erreur : elles la renforcent. Elles enferment
chacun dans des boucles de confirmation où le faux se consolide à force de
répétition. La vérité n’est plus ce qui est démontré, mais ce qui est le plus
vu, le plus partagé, le plus validé par son propre camp.
Ce moment n’est pas sans rappeler une autre époque
d’obscurantisme, lorsque l’Église imposait sa domination à des populations
largement privées d’accès au savoir. La peur faisait office d’argument, et le
bûcher tranchait les désaccords. Des millions de vies brisées, des biens
confisqués — au nom d’une vérité imposée.
Aujourd’hui, le mécanisme change de forme mais pas de
logique. À la contrainte brutale succède la répétition algorithmique, massive,
mécanique, presque hypnotique. Une forme de conditionnement qui ne dit pas son
nom.
Dans ce contexte, la phrase de Facundo Cabral prend une
résonance glaçante : « Mange de l’herbe ; des millions de vaches ne peuvent pas
se tromper ». L’adhésion massive n’est pas une preuve de vérité. C’est parfois,
au contraire, le symptôme le plus inquiétant de son effacement.
Traduction Bernard Tornare
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