La guerre rendue inévitable

Par Vincenzo Costa

L’Union européenne et les États-Unis convoitent les ressources et le territoire russes. Les raisons sont à la fois économiques — réserves énergétiques, productions alimentaires, contrôle de l’Arctique et des routes commerciales — et géopolitiques. L’enjeu est aussi d’encercler la Chine et de freiner son développement.

Car l’essor chinois offre aux pays du Sud global des marges de manœuvre nouvelles : la possibilité de reprendre le contrôle de leurs propres ressources, de desserrer l’étau de la dépendance occidentale et de rompre, partiellement au moins, avec les formes contemporaines du colonialisme. On le voit en Afrique, où la France perd progressivement ses positions d’exploitation historique ; en Amérique latine ; en Asie ; partout où les peuples et les États cherchent à sortir de la tutelle économique, financière et militaire de l’Occident.

Pendant des années, les puissances occidentales ont bénéficié d’un accès aux ressources russes sans en avoir la pleine maîtrise. La guerre actuelle s’inscrit dans la volonté de transformer cet accès en appropriation directe. Les dirigeants occidentaux ont parié sur une défaite rapide de la Russie : quelques semaines, quelques mois au plus. Ils imaginaient l’effondrement de l’État russe, un changement de régime et la fragmentation du pays en petites républiques vulnérables, faciles à placer sous dépendance.

Mario Draghi l’avait exprimé sans détour : quelques semaines d’efforts, quelques sacrifices présentés comme temporaires, puis les ressources russes tomberaient dans l’escarcelle occidentale.

Mais ce scénario a échoué.

Le basculement vers l’Est

La Russie a subi, et continue de subir, les conséquences de la guerre et des sanctions. Pourtant, elle résiste. Elle maintient sa cohésion interne et accélère sa séparation économique d’avec l’Europe. Les investissements se déplacent vers l’Extrême-Orient ; l’État cherche à y attirer une part croissante de la population ; et la Chine devient son partenaire stratégique essentiel.

La Russie se tourne vers l’Est comme, de fait, une grande partie du monde. L’Europe, elle, risque de devenir un simple promontoire périphérique du continent asiatique : une péninsule de moins en moins centrale, de plus en plus marginalisée. Si cette dynamique se poursuit, elle pourrait se retrouver, en une décennie, reléguée aux marges des grands équilibres mondiaux.

L’Union européenne pensait pouvoir s’approprier rapidement les ressources russes. Elle se retrouve aujourd’hui dans une impasse : enfermée dans une logique de confrontation, de sanctions et de réarmement qui appauvrit ses peuples sans atteindre les objectifs annoncés. Prix de l’énergie, du carburant et des denrées de base : ce sont les travailleurs et les classes populaires qui paient la facture d’une stratégie dont ils n’ont jamais décidé.

L’Europe tente d’infliger un choc décisif à la Russie, mais elle se fragilise elle-même. Elle voulait isoler Moscou ; elle s’isole surtout d’une part croissante du monde.

Une fuite en avant guerrière

C’est précisément parce que l’Union européenne ne peut durablement supporter la rupture avec les ressources russes que ses élites sont tentées par une escalade. Pour elles, la guerre devient non pas un accident à éviter, mais un horizon qu’elles semblent désormais considérer comme nécessaire.

La logique est implacable et dangereuse : provoquer, augmenter la pression, multiplier les démonstrations de force, chercher à pousser la Russie à une réponse militaire directe. Lorsque Moscou ne réagit pas comme l’espèrent les stratèges occidentaux, l’agression est renforcée. Le but est de la contraindre à se défendre, puis de présenter cette défense comme une nouvelle preuve de son « agressivité ».

Les manœuvres militaires s’intensifient. Des unités allemandes sont déplacées vers les frontières orientales. Des responsables militaires affirment publiquement que l’Europe serait prête à la guerre. En Allemagne, les autorités préparent déjà les structures hospitalières à accueillir des soldats blessés. Ce ne sont pas des signaux de paix : ce sont les préparatifs matériels, politiques et psychologiques d’un conflit élargi.

La guerre ne se limiterait d’ailleurs pas au front oriental. Toute la Méditerranée pourrait s’embraser. L’Algérie pourrait devenir une zone stratégique majeure ; les côtes européennes seraient exposées ; les approvisionnements énergétiques pourraient être interrompus. Les tensions au Moyen-Orient, les attaques contre les infrastructures et les routes maritimes, ainsi que les menaces pesant sur les livraisons pétrolières, montrent déjà combien l’équilibre est précaire.

Les peuples ne doivent pas payer

Le risque est celui d’un carnage d’une ampleur inimaginable. Nos vies seraient bouleversées : mobilisations militaires, pénuries, précarité énergétique, restrictions démocratiques, montée du militarisme et normalisation de l’économie de guerre.

Il faut poser la question frontalement : est-ce réellement ce que nous voulons ?

Qui a intérêt à pousser toujours plus loin le niveau de confrontation ? Certainement pas les peuples d’Europe, de Russie, d’Ukraine, du Moyen-Orient ou d’Afrique. Ceux qui paieraient le prix du sang, de la pauvreté et de la destruction ne sont pas les dirigeants qui prennent les décisions, ni les actionnaires des industries d’armement, ni les grandes puissances qui rivalisent pour les ressources et les zones d’influence.

Face à la fuite en avant belliciste, l’urgence est de refuser l’escalade, de dénoncer la militarisation des sociétés européennes et de défendre le droit des peuples à vivre hors des guerres de domination, des sanctions collectives et des logiques impériales.

Traduction Bernard Tornare

Source en italien

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les anti-impérialistes veulent transformer le monde ; les libéraux veulent seulement se rassurer

Cuba et le Venezuela montrent que résister, c’est vaincre

Pourquoi le socialisme revient toujours