Notes pour comprendre ce monde chaotique
Par Elvin Calcaño
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se sont
constitués en empire mondial. Ils ont précisément exercé leur domination en
convainquant le reste du monde que le modèle de société qu’ils incarnaient
était moralement et matériellement supérieur. Si cet empire doit aujourd’hui
recourir à la force, c’est parce qu’il ne convainc plus.
I. Un empire qui ne convainc plus
L’histoire — qui, comme le disait Mario Tronti, est la
grande maîtresse de la politique — montre que lorsqu’un empire recourt à la
force, c’est qu’il n’est plus fort. Pour être durable dans le temps, le pouvoir
doit fonctionner comme une domination acceptée, selon Weber.
Le pouvoir implique toujours une relation intrinsèquement
inégale, puisqu’il divise entre ceux qui le détiennent et ceux qui ne le
détiennent pas. Ainsi, lorsqu’on affirme que, pour perdurer, il doit être
accepté, cela signifie qu’il doit être perçu comme une bonne chose par ceux qui
en sont privés.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis se sont
constitués en empire global. Ils ont justement dominé le monde en le
convainquant que le modèle de société qu’ils représentaient était moralement et
matériellement supérieur. Si cet empire doit aujourd’hui recourir à la force,
c’est parce qu’il ne convainc plus.
Il ne lui reste que son appareil coercitif (qui demeure immense) allant des sanctions
économiques imposées en tirant parti de l’hégémonie du dollar, jusqu’aux blocus
maritimes, eux aussi rendus possibles par une supériorité militaire qui
subsiste encore. Le bellicisme de Trump est donc l’expression ultime de ce
processus de déclin.
Le chaos est le signe distinctif du monde actuel. Lorsque
l’incertitude devient la seule constante dans la vie quotidienne des individus,
les sentiments identitaires émergent avec force.
Ainsi,
aujourd’hui, la plupart des gens ne cherchent pas la vérité : ils cherchent à
valider ce qu’ils croient. Ce qu’ils considèrent important de croire. Et, en
ces temps, ce à quoi il importe le plus de croire, pense l’individu apeuré,
c’est son identité.
C’est ce qui explique la place centrale qu’occupe l’idée de
sécurité dans les débats contemporains. Le chaos s’installe alors parce que
l’identitarisme exacerbé sape la possibilité même de parvenir à des ententes.
Il limite fortement les accords communs. Dès lors, les institutions publiques
perdent de leur validité et de leur crédibilité.
C’est pourquoi les gens recherchent aujourd’hui des sauveurs
qui confortent leurs préjugés et
leur garantissent qu’ils continueront au moins d’être ce qu’ils ont toujours
été. D’où cette époque de populismes identitaires portés par les extrêmes
droites.
Et ce phénomène a déjà atteint l’échelle géopolitique. Un
monde chaotique nous attend pour longtemps : un monde dans lequel les « hommes
forts », prétendument patriotes, ne respecteront ni les règles ni les accords.
Et ils seront applaudis par des millions de personnes — y compris par leurs
propres victimes, toujours plus nombreuses.
III. La Chine, grande gagnante de la mondialisation
La Chine a été la grande gagnante de la mondialisation. Ce
qui avait commencé comme un projet géopolitique destiné aux États-Unis à
imposer leur modèle de société au reste du monde possédait un revers
géoéconomique : il a permis à la Chine de devenir l’usine du monde.
Elle a ainsi accumulé les ressources nécessaires pour
dépasser aujourd’hui les États-Unis dans la plupart des domaines clés : de la
recherche scientifique de pointe aux brevets, des énergies renouvelables aux
véhicules électriques, en passant par l’intelligence artificielle appliquée à
l’industrie, entre autres.
Le Parti communiste chinois est l’institution politique la
plus efficace de l’histoire et, probablement, la seule organisation politique
du monde actuel qui dirige réellement sa société. Cela lui confère une force
avec laquelle les autres grandes puissances ne peuvent en aucun cas rivaliser.
C’est pourquoi Trump disait que la meilleure chose chez Xi
Jinping, c’est que ce qu’il dit est effectivement exécuté. Et il avait raison.
Car les dirigeants chinois gouvernent réellement : ils portent de véritables
projets d’État.
Les autres, Trump compris, n’ont que des projets électoraux.
Et quelques ambitions géopolitiques pour lesquelles ils n’ont, en réalité, plus
les capacités nécessaires. Il suffit de voir le désastre de la nette défaite
militaire en Iran et la poursuite de la guerre en Ukraine, alors que Trump
avait promis pendant sa campagne de régler ce conflit en quelques jours.
IV. Renforcer les sociétés face au monde en crise
Les pays qui veulent s’en sortir dans ce monde doivent
construire des forces internes. Ils doivent se souder autant que possible.
Encourager des institutions solides ; contrôler les algorithmes, compte tenu de
la folie et de la fragmentation sociale qu’ils engendrent de manière avérée.
Ils doivent éduquer leur population afin que le moins de
personnes possible restent sur le bord du chemin. Et ils ne doivent en aucun
cas céder aux fantasmes « libertariens » à la mode, qui appellent stupidement à
affaiblir le seul instrument capable, aujourd’hui, d’offrir des certitudes et
de produire une certaine unité : l’État.
Les nations qui ne feront pas ce qu’elles doivent faire
aujourd’hui seront balayées dans ce monde en crise, où les puissances
respecteront de moins en moins les règles. Des règles issues d’un vieux monde
qui ne meurt pas encore tout à fait, bien qu’elles soient discréditées et
ouvertement violées, tandis que le nouveau monde appelé à les remplacer ne
parvient pas non plus à émerger.
Autrement dit, nous manquons d’alternatives pour administrer
le monde tel qu’il est aujourd’hui et tel qu’il semble se dessiner pour
l’avenir. Nous nous trouvons donc dans l’un de ces interrègnes monstrueux et
morbides dont parlait Gramsci.
Par conséquent, les pays qui ne prendront pas les mesures
nécessaires entreront dans le monde à venir dans une position de subordination
totale, réduits à n’être que des instruments interchangeables au service
d’autres puissances.
Ni aujourd’hui ni demain, il ne sera rentable d’être la
colonie de qui que ce soit.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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