La chose la plus atroce n’est pas la chaleur : c’est la résignation
Par Francesco Erspamer
La chose la plus atroce n’est pas la chaleur. C’est la
résignation des gens.
Même lorsqu’ils souffrent, lorsqu’ils sont déprimés ou
épuisés, même lorsqu’ils voient leurs conditions de vie se dégrader, beaucoup
ne parviennent plus à penser, à s’organiser, à lutter. Ils étouffent dans des
villes livrées au tourisme de masse, dans des territoires bouleversés par les
migrations forcées et l’abandon des services publics ; ils voient les campagnes
défigurées par l’agriculture intensive, les entrepôts logistiques et les ruines
postindustrielles. Pourtant, au lieu de chercher les causes de ce désastre ou
de se réunir pour y répondre, ils se réfugient dans l’évasion.
Penser devient angoissant. Alors on allume la télévision, on
consulte son téléphone une fois de plus — après l’avoir déjà fait il y a dix
secondes —, on fait défiler les images jusqu’à oublier, pour un instant, le
sentiment d’impuissance. On se persuade que, malgré tout, nous vivons dans le
meilleur des mondes possibles. Pangloss n’a jamais été aussi contemporain.
La victoire du néolibéralisme
Le néolibéralisme a remporté une victoire immense : il a
brisé la voix collective des peuples et affaibli la conscience des communautés.
Il ne reste plus, ou presque, que des individus sommés de se
croire uniques. Non pas d’accepter la diversité réelle — celle des expériences,
des classes, des cultures, des lieux et des histoires — car elle les inquiète.
Ils doivent plutôt se sentir différents selon les modèles imposés par les
médias, les plateformes et la publicité : semblables à des millions d’autres
consommateurs, mais séparés de leurs voisins ; connectés au monde entier, mais
étrangers aux lieux où ils sont nés et vivent.
Tout ce qui pourrait créer un lien durable devient suspect :
un quartier, un village, une mémoire collective, une histoire sociale, une
responsabilité partagée. Mieux vaut rester mobile, disponible, déraciné ;
toujours en route vers un ailleurs virtuel et imaginaire. L’industrie
culturelle transforme cette fuite en idéal. On la vend comme de la liberté.
C’est une liberté de consommateurs isolés. Une liberté sans
attaches, sans devoirs et donc sans capacité réelle de transformer le monde.
Les impasses de droite et de gauche
La droite réactionnaire se réfugie volontiers dans le déni.
Le réchauffement climatique serait une invention ; et lorsqu’il devient
impossible de nier l’évidence, il faudrait le présenter comme une fatalité
naturelle, liée au Soleil, à la Terre ou aux mystérieux « grands équilibres »
du monde.
La conclusion est toujours la même : s’adapter. Continuer
comme avant. Suivre les modes, acheter le produit toujours plus récent, se
donner l’illusion d’une jeunesse perpétuelle. Et, pour maintenir cette fuite en
avant, piller les ressources, détruire les écosystèmes, effacer l’Histoire —
parce que l’Histoire oblige à comprendre, à comparer et à juger.
Une partie de la gauche tombe dans une impasse différente :
le nihilisme. Puisque l’Occident est coupable, puisque nous participons tous à
un ordre injuste — sans distinction entre les puissants et les dominés, entre
les centres impériaux et les périphéries — alors tout devrait s’effondrer. Que
tout brûle, et de ces ruines surgirait une humanité nouvelle, pure et libérée.
Mais ce fantasme de destruction ne libère personne. Il ne
remet pas en cause le système : il abandonne simplement les populations à ses
conséquences les plus brutales. Il confond la critique de la civilisation
capitaliste avec le mépris des vies concrètes, des solidarités existantes, des
luttes patientes et des biens communs déjà fragilisés.
Sortir de l’isolement
La droite du déni comme la gauche du désespoir peuvent
nourrir le même résultat : l’impuissance collective.
Ce sont deux formes d’individualisme parfaitement
compatibles avec le capitalisme. L’une invite à poursuivre la consommation en
prétendant que rien n’est grave ; l’autre invite à regarder le désastre avancer
en prétendant que tout mérite de disparaître. Dans les deux cas, on renonce à
construire une force commune.
Résister ne signifie pas se raconter que la victoire est
proche. La raison impose souvent le pessimisme : les puissances économiques,
médiatiques et politiques qui organisent le désastre sont considérables. Si le
succès était facile, les opportunistes, les ambitieux et les prédateurs s’en
empareraient déjà.
Mais la résistance ne se nourrit pas de certitudes. Elle se
nourrit de ce que Gramsci appelait l’« optimisme de la volonté ». Non pas un
optimisme naïf, mais la décision de ne pas laisser le désespoir nous enfermer
chacun dans notre solitude.
Il n’y a pas d’issue dans le repli sur soi : seulement
l’angoisse, la frustration et des pulsions autodestructrices. Se réunir,
discuter, s’organiser et lutter permet au contraire de transformer cette colère
en action. Il s’agit de l’orienter vers un bien commun — même s’il est
difficile à définir avec précision —, vers quelque chose qui nous dépasse et
qui redonne un sens collectif à nos vies.
La première rupture avec l’ordre néolibéral est peut-être là
: cesser de subir chacun dans son coin, et recommencer à faire peuple.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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