Douce France
Par Eric Calcagno
La France se soulève contre l’austérité. En lui répondant
par la répression, Macron renforce l’extrême droite.
Du manifestant « usager » au manifestant ennemi
Les pratiques policières ont profondément changé. C’est
peut-être l’air du temps, chargé de gaz lacrymogènes, ou celui de ces nouveaux
aérosols étranges dont on ignore la composition chimique.
Il y a trente ans, la formation des compagnies républicaines
de sécurité, les CRS, reposait encore sur une conception presque « orientée
client ». « Vous voyez arriver un client de cette manière ? Alors, vous devez
le saisir comme ceci », expliquait un brigadier à ses hommes. Non que la police
ait renoncé à réprimer, ni qu’elle le fasse avec douceur et prévenance. Mais le
manifestant restait un « client » : involontaire, sans doute, mais néanmoins
usager du service public. À ce titre, il n’était pas considéré comme un ennemi.
Pour qu’un policier dégaine son arme, plusieurs conditions
devaient être réunies, notamment un danger imminent pour sa vie. Aujourd’hui,
on emploie d’autres moyens, qualifiés de « non létaux » — sic —, comme les
grenades assourdissantes. À supposer qu’elles ne tuent pas, on ne connaît pas
pour autant toutes leurs conséquences sur les citoyens qui les subissent.
La mort d’un étudiant marquait alors une limite qui mettait
un terme à l’affrontement. Ce fut le cas pendant les manifestations de 1986
contre le projet de loi Devaquet, lorsque des policiers tuèrent Malik
Oussekine.
La répression comme mise en scène
La répression est aussi un spectacle.
Lorsque les manifestants occupaient une rue ou une place,
les fourgons de CRS arrivaient dans un grand déploiement de sirènes. Les
policiers en descendaient en masse, à moins qu’ils ne soient déjà sur place.
Vêtus de noir, caparaçonnés comme des tortues, ils se rangeaient à la manière
d’un manipule romain, bouclier contre bouclier.
Parfois, un haut-parleur lançait : « Sur ordre du procureur
de la République, dispersez-vous ! » La tradition voulait que la sommation soit
répétée trois fois.
Puis les CRS avançaient en formation serrée sur une
vingtaine de mètres, en frappant bruyamment leurs boucliers. Ils répétaient la
manœuvre trois ou quatre fois. Cela pouvait suffire à reprendre le contrôle du
terrain disputé.
Quelques pavés volaient en direction des forces de l’ordre.
Cela aussi relevait de la tradition.
Face aux agriculteurs, une tout autre retenue
Les manifestations agricoles obéissent, elles aussi, à leurs
propres usages.
N’oublions pas que la Révolution française fut une vaste
réforme agraire. La France n’a donc pas connu les mêmes grands propriétaires
fonciers qu’en Argentine, ceux qui se font appeler « producteurs ».
Lorsque les agriculteurs se mettent en colère contre la
baisse des prix agricoles, les abus de l’Union européenne ou la concentration
croissante de la propriété rurale, ils sortent les tracteurs. Et là,
accroche-toi, Marie-Antoinette !
La gendarmerie garde alors une distance respectueuse avec
ces paysans furieux, ne serait-ce que pour préserver son intégrité physique.
Car les protestataires s’en prennent aux bâtiments publics, y mettent parfois
un peu le feu et, lorsque les forces de l’ordre se présentent, les arrosent
généreusement de lisier.
Peut-être espèrent-ils qu’il en poussera quelque chose.
Les banlieues, territoires d’une promesse abandonnée
S’il est un terrain où la police ne trouve pas de terreau
favorable, c’est bien celui des banlieues des grandes villes françaises.
Ces périphéries ont beaucoup changé depuis les années 1960,
lorsqu’elles furent conçues comme des « villes satellites » destinées à
désengorger Paris, Marseille, Lille, Bordeaux, Nantes, Grenoble et tant
d’autres agglomérations.
Des barres et des tours. Des équipements, des services, des
voies d’accès.
Mais ce qui fonctionne en période de croissance économique
devient autrement plus compliqué lorsque la stagnation s’installe. Stagnation
économique, bien sûr, mais aussi politique, avec l’éloignement des institutions
; culturelle, avec les replis identitaires qu’elle favorise ; et, surtout,
sociale, lorsque les voies de l’ascension paraissent grandes ouvertes alors
qu’elles sont en réalité fermées.
Quand le regard colonial revient dans les quartiers
populaires
En 2011, un écrivain lyonnais, Alexis Jenni, recevait le
prestigieux prix Goncourt pour son premier roman, L’Art français de la
guerre.
Il y est notamment question de ces banlieues où le regard
conservateur porté aujourd’hui par les Blancs du quartier semble reproduire les
représentations coloniales françaises en Indochine — aujourd’hui le Vietnam —
et en Algérie, désormais indépendante.
On retrouve ce même regard au sein des forces de l’ordre.
Elles entrent dans les barres et les tours comme autrefois dans les marais du
Mékong ou dans la vieille ville d’Alger. Dans cette vision, le jour
appartiendrait aux « Français de France » — sic —, et la nuit aux Français
venus d’ailleurs. Ces derniers deviennent alors les ennemis.
Face à une réalité qui bouscule les certitudes, les vieux
préjugés ressurgissent souvent pour tenir lieu d’explication. C’est plus facile
que de penser.
Peut-être est-ce pour satisfaire une part importante de
l’électorat que le gouvernement lui-même décide de reprendre ces
représentations à son compte. Un problème social, dont la solution relève de la
politique, est ainsi transformé en question ethnique à laquelle on prétend
apporter un traitement technique.
Lorsque le diagnostic est faux, ou délibérément biaisé, la
réponse devient répressive.
L’immigration, loin du fantasme de l’invasion
Ces banlieues réputées difficiles — mais quelle banlieue ne
le serait pas ? — abritent des Blancs considérés comme des Français « de souche
», même lorsque leurs ancêtres espagnols ou italiens sont arrivés par vagues
après la Première Guerre mondiale pour combler le manque de main-d’œuvre.
Elles accueillent aussi les enfants, petits-enfants et
arrière-petits-enfants de l’immigration nord-africaine, un peu plus bronzés,
que l’on appelle les Maghrébins, ainsi que les descendants de l’immigration
subsaharienne, à la peau nettement plus foncée.
Venus des anciennes colonies, ces travailleurs ont constitué
la main-d’œuvre bon marché qui a contribué aux « Trente Glorieuses » de la
croissance d’après-guerre.
Au moment où l’auteur écrit, la proportion d’immigrés
n’atteint pas, selon les chiffres qu’il avance, 10 % de la population, et un
tiers de cette immigration provient d’Europe ou des États-Unis. Nous sommes
loin de l’« invasion musulmane » proclamée à longueur de discours.
Malik Oussekine était un citoyen français. Son père,
algérien, avait combattu pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale.
Diviser les pauvres pour détourner leur colère
Ces immigrés ne prennent pas davantage le travail des Blancs
qu’ils ne sont responsables de la criminalité.
Ils appartiennent aux classes populaires, où ils vivent aux
côtés de ces mêmes visages pâles. Ils habitent les mêmes quartiers, envoient
leurs enfants dans les mêmes écoles et subissent les mêmes difficultés.
Mais faute d’un cadre politique capable de rassembler et de
donner un sens commun à leurs colères, certains Blancs pauvres se replient sur
une identité qu’ils croient défendre. Ce repli est pourtant avant tout
idéologique : il les conduit à voter pour l’extrême droite afin de se
distinguer du voisin de palier.
De la Bastille à Mai 68 : une histoire de contestation de
l’ordre établi
Le calendrier des soulèvements populaires parisiens de
l’époque moderne s’ouvre le 14 juillet 1789, contre l’Ancien Régime.
Viennent ensuite les Trois Glorieuses de 1830, dirigées
contre ce même ordre monarchique rétabli après Waterloo, et qui portent
Louis-Philippe sur le trône.
En 1832, il faut déjà se soulever contre ce roi bourgeois
qui déçoit, au nom d’une République toujours absente.
En 1848, toujours contre Louis-Philippe, la révolution se
joue en deux temps : elle triomphe en février, puis elle est réprimée en juin.
En 1871, c’est la grande épreuve de la Commune de Paris,
noyée dans le sang ouvrier.
Et puis vient Mai 68, presque un match amical au regard des
affrontements précédents : ce que l’on appelle le « Mai français ».
Malgré leurs profondes différences, tous ces soulèvements
ont un point commun : ils remettent en cause l’ordre existant.
Mai 68 : la puissance ouvrière et la manœuvre de Pompidou
Mai 68 reste le mouvement le plus présent dans les mémoires,
en raison de l’ampleur de la révolte étudiante, mais surtout de la grève
générale des travailleurs.
Spontanée, massive, accompagnée d’occupations d’usines,
cette grève déborde les organisations syndicales et paralyse la France.
Le Premier ministre de l’époque, Georges Pompidou, ancien
dirigeant de la banque Rothschild, possède suffisamment d’habileté politique
pour miser sur l’essoufflement d’un mouvement étudiant dispersé en une
multitude de groupuscules intensément politisés.
Du côté syndical, le pouvoir propose des avancées salariales
et des droits de représentation dans l’entreprise sans équivalent depuis le
Front populaire de 1936.
Pompidou sait aussi doser la répression : moins dure contre
les étudiants, principalement confrontés aux gaz lacrymogènes, plus meurtrière
contre les ouvriers, dont plusieurs sont tués par balle.
Une défaite électorale, une transformation de la société
Dans ce contexte, le président de Gaulle convoque des
élections législatives dès 1968. Les différentes droites y remportent 396
sièges sur 487.
La peur constitue un puissant moteur électoral.
Mai 68 apparaît ainsi comme une défaite politique, tout en
ressemblant à une victoire sociale sur le terrain des mœurs : accès à la
contraception, recul de la censure telle qu’elle existait, renouvellement de
l’université, élargissement de la liberté d’expression…
Puis vient le départ de De Gaulle, remplacé par Pompidou.
D’autres gouvernements de droite, notamment sous Valéry Giscard d’Estaing, légaliseront l’interruption volontaire de grossesse en 1975, dans une société dont la culture a déjà profondément changé.
En 1986, obtenir sa place plutôt que renverser la société
En 1986, les étudiants français redescendent dans la rue.
Mais quelque chose a changé.
Ils ne manifestent plus pour transformer la société : ils
exigent que la société existante leur fasse une place.
Ils revendiquent la diversité des origines sociales et
ethniques du monde étudiant contre des mécanismes de sélection qui aggravent
les différences supposées et les inégalités bien réelles.
Après la mort de Malik Oussekine, le Premier ministre
Jacques Chirac renonce à son projet de réforme.
Un gouvernement français sait normalement qu’il vaut mieux
perdre une loi que perdre le contrôle de la situation.
Macron, lui, innove : il semble prêt à perdre le contrôle
plutôt qu’à renoncer à son schéma.
C’est une mentalité de ligne Maginot, du nom de ces fortifications réputées imprenables construites à la frontière allemande après la Première Guerre mondiale. Une défense somptueuse, mais inutile : les Allemands sont passés à côté.
Pompiers, manifestants et mépris du pouvoir
Ces derniers jours, nous avons vu des images, peut-être
tournées à Marseille, montrant un homme présenté comme un infiltré lancer un
pavé contre un camion de pompiers.
Ce Serpico de
circonstance ne paraît guère éclairé. Ambulanciers et pompiers entrent dans
tous les quartiers, aussi conflictuels soient-ils. Les premiers sauvent des
vies ; les seconds éteignent les incendies.
Les manifestants qui ont assisté à la scène ont donc
rattrapé l’individu et lui ont expliqué, d’une manière très cartésienne et sans
prendre de gants, certaines règles élémentaires.
Il y a des choses qui ne se font pas.
Les sapeurs-pompiers eux-mêmes ont d’ailleurs manifesté à
Paris, deux semaines auparavant, pour réclamer de meilleurs salaires et
davantage de moyens.
Il est difficile de gouverner une société que l’on ne
connaît pas. Plus encore lorsqu’on la méprise.
Des lycées à la rue : une colère qui rassemble
La nouveauté de ce soulèvement tient à son point de départ :
non pas les universités, mais les lycées.
Des bâtiments vétustes et mal entretenus. Des enseignants
qui manquent. Une sélection opaque organisée au moyen d’une plateforme
numérique.
La technique érigée en réponse aux problèmes politiques
n’est pas une solution. C’est plutôt une erreur.
À moins de considérer comme une réussite le fait de dresser
contre soi les lycéens et leurs familles, les étudiants, les syndicats, les
modérés, les gilets jaunes et jusqu’à une bonne partie des médias.
Il est vrai que le président Macron, ancien employé de la
banque Rothschild, était peut-être trop occupé à trouver des financements et à
envoyer du matériel militaire pour soutenir l’Ukraine dans ce que l’auteur
décrit comme la guerre menée par l’OTAN contre la Russie.
Peut-être s’inquiétait-il de voir trois pays d’Afrique
subsaharienne — le Burkina Faso, le Mali et le Niger — chasser les troupes et
les entreprises françaises.
Peut-être s’employait-il à vendre des sous-marins à Milei.
À moins qu’il n’ait été absorbé par la poursuite du
démantèlement de l’État au profit de cabinets de conseil privés.
Ou encore par une austérité budgétaire qui ne sera jamais
suffisante pour la Banque centrale européenne, tout en garantissant la rente
des financiers locaux. Avec les plus grandes fortunes et les multinationales,
ceux-ci sont les gagnants du modèle macroniste.
Mais il y a aussi des perdants.
L’austérité pour le plus grand nombre, la rente pour
quelques-uns
La dette française atteint, selon le chiffre avancé dans le
texte, 120% du PIB. Les salaires baissent dans le public comme dans le privé.
Les prix de l’essence, du gaz, de l’électricité et des loyers augmentent. Et,
par-dessus le marché, les budgets de l’éducation, de la santé et du logement
sont amputés.
Précarisée, la société civile se fragmente, tandis que se
constitue, au sommet, une classe de super-riches.
Quarante années de néolibéralisme culminent avec Macron,
décidé à affronter les conséquences plutôt qu’à s’attaquer aux causes.
Encore faudrait-il avoir le sens politique nécessaire. Or,
c’est précisément ce qui lui manque.
La politique n’obéit peut-être pas à beaucoup de principes,
mais elle en possède quelques-uns. L’un d’eux consiste à ne pas commettre
davantage d’erreurs qu’on ne peut en réparer.
Car, en politique, la faute est pire que le crime, pour
reprendre la formule que l’auteur attribue à Talleyrand — lequel, quelle
coïncidence, était lui aussi français.
À défaut, il ne reste qu’à chercher des boucs émissaires,
quitte à ce que les accusations ne résistent pas à l’examen des faits.
Mais qu’importe.
Fabriquer des coupables : immigrés, gauche et «
islamo-gauchistes »
Accuser l’immigration est une vieille recette. Elle continue
pourtant de servir à conforter les préjugés.
Il y a aussi Jean-Luc Mélenchon, à la tête de La France
insoumise : il suffit donc de lui faire porter la responsabilité de ce qui
arrive.
On a même forgé un terme pour désigner le péril qui
menacerait la France : les « islamo-gauchistes ».
Serait-ce le retour du procédé qui consistait, dans les
années 1930, à dénoncer les prétendus « judéo-bolcheviques » ?
Beaucoup y croient et le répètent jusqu’à satiété.
Mais désigner l’« extrême gauche radicalisée » — sic, et
re-sic — comme responsable de tous les maux produits par l’austérité
destructrice ne semble plus suffire.
On s’indigne des terribles pillages de boutiques de luxe. Un
vol bien modeste, pourtant, comparé au poids des intérêts de la dette publique
qui gonflent le budget.
Il faut donc quelque chose de plus spectaculaire.
C’est ainsi qu’un groupe d’individus encagoulés et
entièrement vêtus de noir a incendié, selon le récit de l’auteur, la mairie de
Limoges. Avec l’espoir que le spectacle de la violence reproduise les effets
électoraux observés après 1968.
La peur, boulevard offert à l’extrême droite
Mais, mon cher Macron, si l’on a incendié la mairie de
Limoges, la responsabilité ne se trouve pas du côté des manifestants qui
réclament leur place dans la société. Elle se trouve du côté des intérêts qui
leur en ferment l’accès et de l’État que vous dirigez, qui n’a pas su — ou n’a
pas voulu — remplir cette mission républicaine que vous invoquez si volontiers.
Avec les bonnes consignes et les moyens nécessaires, parmi
lesquels figure le dialogue, les manifestants ne seraient même pas arrivés au
coin de la rue.
C’est pour cela qu’on vous a envoyé à l’École nationale
d’administration ?
Il est vrai que vous l’avez ensuite fermée. Rancunier, avec
ça.
Mais rien ne vaut une coupole qui s’effondre dans les
flammes pour « épater le bourgeois ». Autrement dit, pour l’émouvoir. Et
surtout, pour lui faire peur.
Qu’il est tentant de donner à voir une guerre civile !
Vous devriez pourtant vous souvenir de cette phrase de
Bertolt Brecht citée par André Malraux : « Un fasciste est un bourgeois qui a
peur. »
Mon cher Macron, par vos actes et vos paroles, vous
fabriquez une peur qui n’a pas lieu d’être et vous ouvrez à l’extrême
droite un boulevard vers le pouvoir.
Brûler des bâtiments publics… Quelle idée !
Traduction Moulouwa T.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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