La gauche défend les biens essentiels, mais elle a perdu la bataille du désir
Par Alexandro Sabetti
La gauche continue de s’adresser à un peuple imaginaire,
tout en sous-estimant la puissance des désirs fabriqués par les médias et la
consommation. Les biens publics sont indispensables, mais leur bon
fonctionnement les rend presque invisibles. Sans un nouvel imaginaire, la
gauche abandonne à la droite le monopole de la représentation.
Les meilleurs biens, la pire vitrine
Le Brésil est le dernier faux pas d’une gauche qui, depuis
trente ans, semble s’être spécialisée dans l’art d’expliquer ses défaites sans
jamais en comprendre pleinement les raisons. À chaque revers viennent les
analyses, les autocritiques, les procès et les autodafés. Mais un angle mort
demeure, que toutes ces explications ne parviennent pas réellement à éclairer :
la gauche continue de parler d’un peuple qui, entre-temps, a changé.
Elle n’a toujours pas compris qui sont les nouvelles classes
populaires, ce qu’elles regardent, ce qu’elles désirent, ni pourquoi elles se
sentent davantage représentées par un influenceur que par un programme
politique.
Les biens qui comptent le plus dans la vie sont aussi ceux
qui se voient le moins. Une école qui fonctionne ne fait pas les gros titres.
Un hôpital efficace s’efface de la conscience de celles et ceux qui
l’utilisent. La sécurité ne se remarque que lorsqu’elle disparaît. Les biens
publics ne se manifestent donc aux citoyens, le plus souvent, qu’à travers
leurs défaillances.
Voilà le paradoxe sur lequel trébuche la gauche : elle tient
entre ses mains ce qu’il y a de plus précieux, mais ne parvient pas à le rendre
désirable. Pendant ce temps, l’industrie de l’ostentation vend de l’immatériel
avec une puissance sans commune mesure.
Le désir n’est pas spontané
Expliquer cette situation par la superficialité du peuple,
comme le font ceux qui cherchent le coupable dans l’électorat, revient à
confondre la cause et l’effet. L’écart entre les besoins réels et les besoins
perçus n’est pas une tare de la nature humaine. C’est un produit fabriqué, avec
toute une chaîne de production.
Les plateformes vivent de la comparaison. La comparaison
suscite le désir. Le désir pousse à l’achat. Et l’achat engendre le besoin de
montrer ce que l’on possède.
Debord l’avait décrit dès 1967. Quelques années plus tard,
Pasolini parlait de « mutation anthropologique ». Tous deux avaient compris que
la consommation ne se contente pas de satisfaire les besoins : elle les
fabrique.
Il est pour le moins singulier que la culture progressiste,
qui a transmis cette leçon au monde, en soit aujourd’hui réduite à une
psychologie de comptoir : les gens seraient superficiels par nature, et il n’y
aurait rien de plus à comprendre.
Les biens véritablement nécessaires souffrent ainsi d’un
défaut structurel de mise en valeur. L’école qui remplit sa mission reste
invisible. L’hôpital qui soigne efficacement ne fait pas l’actualité. La
sécurité n’attire l’attention que lorsqu’elle manque. Aux yeux des citoyens,
les biens publics finissent donc par n’exister qu’au moment où ils tombent en
panne.
L’ostentation, elle, ne quitte jamais la vitrine. À chaque
défilement d’écran, elle se renouvelle et impose ses modèles.
Le néolibéralisme façonne les existences
Trente années de néolibéralisme ont achevé le travail. Le
citoyen a été transformé en entrepreneur de lui-même, et son visage en marque à
entretenir. Le coach prend la place de l’enseignant ; le prestige affiché,
celle des droits.
Ce sont précisément celles et ceux qui poursuivent cet idéal
qui paient le prix du système : leurs services de santé sont démantelés, leur
accès à l’éducation se paie à crédit et leur vie entière se retrouve en
location.
L’insatisfaction qui en découle trouve alors une cible toute
désignée : le gouvernement, coupable de ne pas leur fournir l’illusion promise.
La droite occupe l’imaginaire
C’est là que se situe le problème de la gauche à l’échelle
mondiale. Et ce n’est pas seulement un problème de programme.
Ceux qui doivent fournir des biens réels ne peuvent pas
rivaliser sur le même terrain avec ceux qui vendent des promesses de statut
social. Les promesses échappent à la vérification ; les services, eux, sont
jugés sur leurs résultats.
La gauche ne peut pas davantage se réfugier dans la
réprimande morale. C’est la plus inefficace des armes : celle qui consiste à
expliquer aux gens qu’ils ont tort de désirer ce qu’ils désirent.
Elle ne peut pas non plus continuer à se présenter comme une
simple administration des besoins, une technocratie bienveillante qui s’adresse
à un public diplômé et socialement protégé, alors que c’est sur le terrain de
l’imaginaire que se joue l’adhésion populaire.
La droite l’a compris avant elle, avec des conséquences
désastreuses pour celles et ceux qui les subissent. Elle a compris qu’un peuple
se gouverne en donnant forme à ses désirs. Et elle a laissé à ses adversaires
le soin d’en gérer les conséquences.
Rendre le bien commun désirable
Un hôpital qui fonctionne est ce dont on devrait pouvoir
tirer la plus grande fierté, à condition que quelqu’un ait le courage d’en
faire un objet de désir.
Une gauche qui oublie cette tâche et préfère corriger les
goûts du peuple continuera de trébucher sur des « surprises » qu’elle refuse de
comprendre.
Traduction Moulouwa T.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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