C’est le système, imbécile !
Par Abraham Verduga
Nous vivons sous un capitalisme qui a fait de la vitesse une
religion, de la productivité une obsession et du profit la mesure de toute
chose.
Faire de la douleur une question politique
Politiser. Politiser la douleur. Transformer la tragédie en
question politique. C’est là que commence toute possibilité de changement.
La semaine dernière, l’Espagne a subi son deuxième grand
accident ferroviaire de 2026. D’Adamuz à Urda, plus de 110 personnes ont perdu
la vie dans deux catastrophes ferroviaires, en neuf mois à peine. Une
hécatombe. Une anomalie qui devrait ébranler les fondements mêmes du débat
public.
Puis Javier Barrio est apparu devant les caméras. Un homme
brisé par la mort de sa femme, Carmen, dans l’accident d’Urda. Elle effectuait
son dernier déplacement professionnel avant de prendre sa retraite. Au milieu
des larmes et d’une douleur insoutenable, cet homme a trouvé la lucidité de
désigner la responsabilité politique de fond :
« Nous vivons la pire époque du capitalisme : celle de la
course permanente. »
Ce n’est pas un économiste qui l’a dit. Ni un député. C’est
un veuf.
« Ces morts nous concernent tous. Ils sont le produit du
type de société dans lequel nous vivons », a-t-il ajouté. Avant de lancer cet
appel élémentaire, presque révolutionnaire :
« Nous devons changer ce monde, tous ensemble. »
Il faut l’écouter.
Toujours plus vite, toujours moins cher : mais à quel
prix ?
Nous vivons sous un capitalisme qui a fait de la vitesse une
religion, de la productivité une obsession et du profit la mesure universelle
de toute chose. Tout doit aller plus vite, coûter moins cher, rapporter
davantage. Le travail. Les services publics. La vie elle-même.
Le problème surgit lorsque la rentabilité entre en
concurrence avec la sécurité. Lorsque l’efficacité sert de prétexte à la
précarisation. Lorsque le marché impose son rythme aux besoins humains.
La libéralisation du rail a-t-elle accru les tensions qui
pèsent sur les infrastructures ? Quelles sont les conséquences de la
multiplication des opérateurs, des fréquences et des exigences de rentabilité
sur un réseau dont la priorité devrait être la sécurité des voyageurs ?
Ces questions sont légitimes. Elles exigent une enquête
rigoureuse et un débat politique à la hauteur du drame.
Car il y a quelque chose de profondément obscène dans une
société qui célèbre la baisse du prix des billets tout en oubliant de débattre
du prix de la sécurité.
Nationaliser : le mot qu’on voulait rendre impensable
Voilà qu’un mot refait surface. Un mot présenté, depuis des
décennies, comme une menace : nationalisation.
Iván Redondo, ancien directeur de cabinet de Pedro Sánchez,
un homme qu’on peut difficilement soupçonner de radicalisme gauchiste, vient
d’écrire dans La Vanguardia qu’il approuverait la nationalisation du chemin de
fer espagnol.
Son diagnostic est sans détour :
« La privatisation n’a pas fonctionné. »
Et il ajoute une phrase que certains ministres feraient bien
de se faire tatouer sur le front :
« Quand cela se produit, le pays se tourne vers l’État. »
Un spectre hante-t-il l’Europe ?
Pourvu que oui.
Du rail au logement, la même marchandisation
Le logement révèle exactement la même maladie.
Le 7 octobre dernier, Maricarmen Abascal, 87 ans, est
décédée après avoir été expulsée de la maison où elle avait vécu pendant sept
décennies. Son histoire a déclenché une vague de protestations.
Une vieille femme chassée de chez elle : voilà qui nous
rappelle que, dans cette société, même le droit de vieillir sous un toit dépend
de la rentabilité d’un bien immobilier.
Le problème est toujours le même : nous avons transformé les
droits fondamentaux en marchandises.
Le logement devient un actif financier. L’éducation, une
occasion de faire des affaires. La santé, un marché. Le chemin de fer, une
compétition entre opérateurs.
Quant au citoyen, il est réduit au rang de consommateur,
sommé de payer toujours davantage pour des services toujours plus dégradés.
La colère populaire et le piège de l’extrême droite
Les manifestations qui traversent la France, l’Allemagne,
l’Italie et une grande partie de l’Europe expriment cette angoisse.
Des jeunes qui sentent leur avenir leur échapper. Des
travailleurs qui n’arrivent plus à boucler leurs fins de mois. Des familles
condamnées à vivre en permanence au bord du gouffre.
La France vient de connaître son troisième week-end
consécutif de mobilisations massives contre la vie chère et la dégradation des
services publics.
Cette génération a été baptisée celle de la « Grande
Insatisfaction ».
Mais attention : lorsque la politique institutionnelle se
révèle incapable d’apporter des réponses, l’extrême droite surgit avec ses
explications de merde. Elle pointe du doigt l’immigré, le pauvre, celui qui est
différent. Elle désigne les mauvais coupables et prescrit des remèdes pires que
le mal.
Le vaccin contre cette barbarie porte un nom : l’État
social.
Des droits. Des services publics. La redistribution. La
solidarité.
Une société dans laquelle la vie compte davantage que le
profit. Où le marché rencontre des limites. Où la dignité humaine ne se négocie
pas.
Voilà le véritable débat de notre temps : l’État face au
marché, la démocratie face à la dictature du profit, la politique face à la
résignation.
L’Équateur, ou le désastre néolibéral en actes
Et croyez-moi : ce débat n’a rien d’une querelle théorique.
C’est un Équatorien qui vous le dit. Un Équatorien qui
revient du « rétrofutur ». De cet avenir dystopique qui commence toujours par
une mise en garde puérile :
« Attention au communisme ! »
Et qui finit avec des hôpitaux abandonnés, des routes
défoncées et un État réduit à l’état de squelette.
L’Équateur subit depuis neuf ans les politiques
néolibérales. Il est aujourd’hui gouverné par Daniel Noboa, l’homme le plus
riche du pays, né aux États-Unis.
Le résultat est sous nos yeux : une saison des pluies
dévastatrice, des communautés inondées, une insécurité hors de contrôle, des
services publics affaiblis et une crise sociale qui s’aggrave.
Face au désastre, un gouvernement sans capacité de réaction,
incapable d’en prendre la mesure. Comme si la tragédie relevait, elle aussi, de
la compétence du marché.
Les crises ont cette maudite habitude de mettre les
institutions à nu. Elles éprouvent l’État, exposent sa capacité de réponse et
révèlent ce que vaut réellement, à ses yeux, la vie de ses citoyens.
En Équateur, le désastre dresse aussi le portrait de l’État
qu’on nous a laissé.
Un pays n’est pas une entreprise
Noboa apporte la démonstration concrète de ce qui arrive
lorsqu’on confond un pays avec une entreprise, et ses citoyens avec des
clients.
Lorsqu’on gouverne les yeux rivés sur les bilans comptables,
on finit par perdre les êtres humains de vue.
Puis la réalité se présente. Cette fonctionnaire encombrante
finit toujours par réclamer des comptes : les hôpitaux ne fonctionnent pas à
coups de discours, les routes ne se réparent pas avec de la propagande et les
gens ne se nourrissent pas de bilans d’entreprise.
Le capitalisme nous veut rapides, bon marché, productifs et
obéissants.
L’État devrait nous rappeler que nous sommes des êtres
humains.
La tragédie est politique
Voilà pourquoi, face à un accident ferroviaire, à une
expulsion ou à une inondation, la question est politique.
Elle l’a toujours été.
Et la réponse, n’en déplaise à certains, reste la même :
C’est le système, imbécile !
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte
original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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